Caricatures : couvrez ce (des)sein que je ne saurais voir

Depuis la polémique mondiale sur les caricatures de Mahomet qui portait principalement sur « peut-on rire du sacré », la place du dessin de presse connaît de nombreux soubresauts.

L’acmé fut sans conteste l’assassinat de plusieurs journalistes de Charlie Hebdo en janvier 2015. On s’en souvient, nombreuses furent les voix de par le monde pour s’élever et soutenir la liberté de la presse, et à travers elle, la liberté d’expression. Combien de dessinateurs, professionnels ou amateurs, prirent leurs pinceaux ou leurs stylets, pour ajouter à travers leur art, un mot de soutien.

Janvier 2015, c’était déjà il y a une éternité. Depuis, plusieurs polémiques sont venues nous rappeler que les « Je suis Charlie » étaient bien éphémères. L’indignation s’étiole.

Au-delà de la religion, on s’aperçoit qu’on peut désormais mettre fin aux carrières de certains dessinateurs au prétexte que l’un de leurs dessins a dérangé ou choqué. Interdire l’humour, ce n’est plus une blague.

Deux histoires similaires survenues entre Paris et New-York à deux années d’intervalle ne peuvent manquer de nous interpeller sur le devenir de la caricature et les suites à donner. En effet, coup sur coup, António Moreira Antunes pour une caricature de Benjamin Netenyahou tenu en laisse par Donald Trump publiée dans le New-York Times et Xavier Gorce pour une caricature sur la complexité de la famille actuelle publiée dans Le Monde, ont fait les frais de la bronca suscitée par leurs dessins, et ont pris la porte. Le New-York Times a même cessé de publier des caricatures depuis !

Antonio Moreira Antunes
Xavier Gorce



Etonnamment, les amateurs de Charlie Hebdo ont été bien silencieux devant deux accrocs pourtant majeurs à la liberté d’expression.

Il y a une certaine confusion entre le côté déplaisant que peut avoir une caricature, surtout si nous nous sentons visés par celle-ci, et le côté offensant, et donc interdit. On a tout à fait le droit de ne pas trouver le dessin drôle, mais on n’est pas obligé d’en demander l’interdiction ou d’en faire une interprétation ciblée sur son ressenti personnel. Après tout, la grille de lecture est propre à chacun et ne doit pas être généralisée. Accepter de placer le dessin de Moreira dans les œuvres antisémites est très clairement tomber dans le panneau tendu par ses contempteurs, qui ne cessent de vouloir diaboliser toute critique à l’encontre de la politique israélienne en l’assimilant à de l’antisémitisme.  On peut heureusement trouver abject l’antisémitisme sans porter aux nues les décisions d’Israël. 

Nous vivons une curieuse époque. A la fois, la parole dans le débat public sur certains sujets n’a jamais été aussi décomplexée. Les antennes permanentes offertes à Eric Zemmour et consorts ne peuvent nous faire croire comme le veut l’adage populaire, qu’ « on ne peut plus rien dire ». Bien au contraire : on peut désormais dire n’importe quoi, en ayant la certitude que personne ne prendra la peine de vérifier les sources et les postulats sur lesquels s’étaye le discours. Toutefois, force est de constater qu’en parallèle, certaines œuvres suscitent une indignation courroucée appelant au retrait.

Alors que répondre à ces néo-hérauts de la moralité ? Une fois que la caricature s’est détachée du sacré et de la vulgarité, que lui reste-t-il encore ? Si des limites bienvenues doivent demeurer (racisme, antisémitisme, …), il faut prendre garder à ne pas apposer sur les dessins d’autrui ses propres ressentis. Pas facile évidemment lorsqu’on se retrouve faire partie d’une « minorité » affichée par les politiques ou moquée par la majorité ad nauseam. La limite est fragile, ténue.

On trouvera un début de réponse, de l’autre côté de l’Atlantique, dans un arrêt de la Cour suprême américaine.  En effet, à l’occasion d’une affaire opposant un prêtre et un journal (Larry Flint, 1988), elle avait rappelé que “dans le cadre des affaires publiques, bien des choses dont le mobile n’est pas admirable n’en sont pas moins protégés par le premier amendement”. Quelque soit l’opinion sur ces caricatures, rien ne remet en question le fond du débat.

Le rire semble devenu soudain une affaire trop sérieuse. Risible, non ?

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