2020 ou la rencontre entre la post-vérité et la science

Cela a été suffisamment annoncé et documenté. L’ère de la post-verite est arrivée.

On situe généralement son avènement en 2016 avec le triomphe du Brexit et la victoire de Donald Trump. Deux campagnes qui divisèrent profondément deux nations anglo-saxonnes, héritières et modèles de la démocratie libérale. Au cœur du système occidental, une double faille apparaissait. Sur le fond d’abord, avec une rupture avec une mondialisation capitaliste qui apparaissait comme un horizon indépassable. Sur la forme ensuite, avec une perturbation de la vie démocratique. Jusqu’alors, au sein des partis dits de gouvernement, si on pouvait débattre des causes, des problèmes et des conséquences des politiques mises en place, on s’accordait peu ou prou sur les faits qui établissaient ces constats. Personne ne niait qu’une crise économique faisait rage ou que les résultats de l’élection étaient justes. Ce qui fut nouveau en 2016, c’est que pour la première fois, des idées s’appuyant sur des « faits alternatifs » ont triomphé. Et on ne parle pas ici des idées loufoques comme le mur à la frontière mexicaine pour Trump ou l’argent de l’UE versé au NHS pour Johnson. Il suffit de voir leurs (absence de ) concrétisation pour comprendre qu’il ne s’agissait que de promesses de campagne plus « audacieuses ». La grande différence avec le monde d’avant, c’est que de véritables mythes ont pu prospérer : la dictature européiste (sans parler des parallèles avec l’Allemagne nazie) ou le complot pédophile démocrate. Forcément, face à de tels arguments, difficile de garder raison et de pouvoir débattre, comme au bon vieux temps.

Ce climat délétère s’était jusqu’alors cantonné pour l’essentiel à la politique. Certes, la politique couvre de nombreux champs. Néanmoins, la post-vérité n’avait touché que modérément la science. On plaisantait encore de l’immixtion via internet de certaines théories du complot en dehors des cafés du commerce: de la réalité de l’alunissage américain aux visées des « chemtrails ». 

L’arrivée de la COVID19 a changé radicalement la donne. Dépassant les scénarios les plus pessimistes, l’émergence d’une pandémie mondiale à l’heure des réseaux sociaux a constitué une rupture à bien des égards. 

On ne saura pas surpris qu’à crise sanitaire exceptionnelle, ait répondu une forte médiatisation des professionnels de santé, les citoyens étant en attente de réponse sûre et immédiate. Toutefois, face à une maladie relativement nouvelle, difficile d’arriver avec des certitudes et des réponses simples. C’était sans compter sur l’arrivée de Didier Raoult qui allait bouleverser les fondements de la science.

A quel moment tout ceci a dérayé ? Certainement, au tout début, lorsque l’AP-HM a publié sur Twitter une vidéo intitulée « Coronavirus : fin de partie » où le « maître infectiologue » annonçait la victoire finale avant même la bataille. Didier Raoult avait trouvé le remède miracle. C’était sans compter la réponse cinglante via un tweet du Ministère de la Santé : cette information est erronée. Blessé dans son orgueil, le directeur de l’IHU méditerranéen a décidé de s’enferrer dans sa quête, tel Don Quichotte affrontant des moutons jusqu’au bout plutôt que de reconnaître son erreur.

Il y a une certaine similitude entre Claude Allègre et son combat pathétique contre le changement climatique et Didier Raoult et sa défense ridicule de l’hydrochloroquine. La seule différence, c’est que le premier n’a pas bénéficié à l’époque de l’écho dévastateur des réseaux sociaux et des chaînes d’info en continu pour répandre en permanence ses propos et engendrer des défenseurs zélés pour colporter des batailles.

Il reste impardonnable qu’un éminent professeur en médecine ait pu à ce point contribuer à pénaliser la recherche clinique. Car oui, les principes de la recherche clinique ont été allégrement piétinés sur l’autel de nouveaux principes (« il n’y a pas le temps » / « nous n’avons pas d’autre remède » / « il faut laisser les médecins prescrire ce qui veulent »)

Il l’est tout autant que de nombreuses personnalités politiques (plutôt à droite du spectre politique, diplômé ou non de médecine) se soient autant affranchis d’un minimum de vigilance et de recul face aux événements. Visiblement, certains n’ont eu aucune « pudeur de gazelle » à se retrouver mêler à un consortium, allant de Donald Trump à Jair Bolsanaro, en passant par Michel Onfray. Bien qu’aucun des trois cités, une fois que la COVID les ait touché, n’ait songé à se soigner à l’hydrochloroquine. On n’est pas fous tout de même ! 

Les politiques et les experts ont participé à ce climat délétère, renchérissant à une polémique dont ils ignoraient la plupart des tenants et des aboutissants. Sans parler de certaines déclarations qui auraient mérité un minimum de circonspection. Petite pensée ici au Sibeth Ndiaye qui a pu expliquer la bouche en coeur que les masques ne servaient à rien et à Bernard Henri Lévy qui a su répéter ad nauseam qu’il n’y avait pas de quoi s’inquiéter en juillet et août.

Les sphères médiatiques n’ont pas été en reste, en donnant tribune sur tribune aux promoteurs d’une science totalement affranchie de ses prémisses (s’appuyer sur les faits et savoir les mettre en doute). Au pays de Descartes, la rationalité et le doute ont été balayés par une nouvelle croyance qui avait son Messie et son mot d’ordre.
 
Bilan de tout ceci ? Un immense gâchis, un champ de ruine où il saura difficile de reconstruire les bases nécessaires pour une relation de confiance apaisée entre la science et les citoyens. 

Face aux défis à venir, il est pourtant plus que jamais nécessaire pour les citoyens de pouvoir s’appuyer sur la science.
Une véritable gageure à l’heure actuelle, une bonne résolution pour 2021 

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