La Pitié dangereuse ou l’abîme des sentiments

Parler des oeuvres de Stefan Zweig, c’est plonger à coeur ouvert dans l’âme humaine. Rarement, un écrivain aura aussi bien disséqué les passions de l’homme, de ses élans amoureux à ses doutes déchirants.

Si je compte bien également esquisser autour d’un billet cet amour immodéré de l’écrivain pour les entrailles sentimentales, cet article se concentre sur l’un de ses chefs d’oeuvre, La Pitié dangereuse. Magnifique entrée en matière pour celles et ceux qui ne connaîtraient pas encore Stefan Zweig.

Ici, un homme militaire se voit épris d’une jeune demoiselle infirme. Gêné par la situation, il ne sait comment écarter ses avances et se laisse emporter par sa pitié. 

« Je sais qu’il peut être désarmant, à force d’insistance et de détresse. Vous n’avez été faible que par pitié, et par conséquent pour les motifs les plus convenables… Mais je crois vous avoir déjà averti, c’est un sentiment dangereux, à double tranchant, que la pitié. Celui qui ne sait pas s’en servir doit y renoncer. C’est seulement au début que la pitié – comme la morphine – est un bienfait pour le malade, un remède, un calmant, mais cela devient un poison mortel quand on ne sait pas la doser ou y mettre un frein. (…) Oui, mon cher lieutenant, il faut savoir dominer sa pitié, sinon elle cause plus de dégâts que la pire indifférence » 

Ce sentiment en apparence bienveillant de l’un peut vite se retrouver dangereux et conduire les deux intéressés à leur perte.

« Celui qui aime d’un amour malheureux peut arriver à dompter sa passion, parce qu’il n’est pas seulement celui qui souffre, il est aussi le créateur de sa souffrance (…) Mais perdu, sans recours, celui qui est l’objet d’un amour auquel il ne peut répondre »  

Faute de dire la vérité parce que celle-ci est douloureuse, on s’enferme rapidement dans un mensonge qui devient destructeur. N’arrivant pas à se dépêtrer de la situation, il en finit par causer un tort irrémédiable. L’occasion pour Stefan Zweig d’aborder un thème qui lui est particulièrement cher : la culpabilité.

« On peut tout fuir, sauf sa conscience » Phrase qui fait écho à la conclusion du roman :  « Depuis ce moment, je sais de nouveau, qu’aucune faute n’est oubliée tant que la conscience s’en souvient ». Phrase qui n’est pas sans rappeler La chute d’Albert Camus 

En parallèle, ces sentiments individuels (amour, pitié, culpabilité) qui servent de trame narrative sont finalement écrasés par le poids du siècle, et notamment les événements mondiaux qui détruisent l’individualisme. 

« En résumé, il y avait peut-être même plus d’hommes qui avaient trouvé refuge dans la guerre, et peu qui l’avaient fui » / « Pour l’individu, résister face à une structure exige toujours beaucoup plus de courage que de se laisser emporter, et un courage individuel qui, à notre époque où l’organisation et la mécanisation vont croissant, est en voie de disparition.

Car oui, avec Stefan Zweig, la Grande Histoire n’est jamais bien loin, elle qui balaie les drames individuels.

« Car nous qui revenions de l’enfer, nous pesions toutes choses avec de nouveaux poids. Avoir sur la conscience la mort d’un être humain n’était plus considéré par le soldat de la guerre mondiale de la même façon que par l’homme d’avant-guerre. / Ma faute personnelle s’était dissoute dans le marécage sanglant de la faute générale.« 

Car plutôt que viser les erreurs humaines, Stefan Zweig dénonce ici les errements collectifs, bien plus dangereux (détruisant plus massivement, faisant oublier les fautes individuelles).

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