Enseignement de l’histoire: à quand un roman européen ?

« Rome ne s’est pas fait un jour ! » C’est un peu la justification facile que trouvent les partisans de la construction européenne pour se rassurer sur l’état du projet. Plus de 60 ans après le Traité de Rome, force est de constater que le sentiment d’appartenance à l’Europe reste très faible. Et encore, lorsqu’il existe, il est souvent dicté par l’intérêt immédiat (quels avantages je touche à titre individuel de l’adhésion de mon Etat à la construction européenne ?).

Le 9 mai 1950, Robert Schuman, ministre des Affaires étrangères de la France s’apprête à refondre l’Europe. Sa démarche est révolutionnaire et va bouleverser la vie de l’Europe en tant que division de nations qui occupent leur temps à s’entredéchirer pour des rancœurs oubliées.

Le constat est simple mais sans ambiguïté : l’Europe n’est, comme le dit Suarès, qu’une « funeste citadelle de la vanité nationale, avec son donjon de races, ses tours de préjugés, ses cachots de mensonge et ses fossés de mépris réciproques. L’homme ne peut naître à l’intérieur de tels remparts ; l’Europe n’arrive à la vie que s’il y fait hardiment brèche. La guerre ne menacera plus d’éclater en Occident et de ruiner l’Europe le jour où la France et l’Allemagne auront cessé de mal penser l’une à l’autre. C’est une affaire d’éducation ».

Cet appel passé doit être la base de la refondation future. Comment construire une identité, un sentiment d’appartenance, élément essentiel de la nation selon Ernest Renan ?

A cet égard, la France peut être une source d’inspiration. En effet, alors que plusieurs pays sont touchés par des mouvements sécessionnistes, la France n’est que faiblement impactée par ce type de velléité.  La France peut se targuer d’avoir développé un système éducatif original, ciment de l’adhésion à la République et à ses valeurs. Si le débat est encore ouvert, de plus en plus de personnes s’accordent à dire que le sentiment français ne s’est pas ancré lors de la royauté ou de la période révolutionnaire, mais bel et bien durant la IIIe République. S’il est vrai que les sujets du Roi avaient conscience d’appartenir à un même ensemble, la France des Rois diffère (il est vrai, pas beaucoup) des frontières actuelles. De même, malgré la proclamation des droits de l’homme dès 1789, le peuple français n’a pas adhéré au projet de rénovation de l’époque. Aujourd’hui, les Français, pour caractériser leur appartenance, se rattachent à une très large majorité à la langue, à l’histoire ; très peu à notre constitution. Si le projet d’une langue commune n’est pour l’heure pas d’actualité, celui de rédiger un livre d’histoire commun à l’ensemble des élèves de l’Union européenne constitue une arlésienne régulière.

Avant d’envisager une histoire européenne, il faut encore se rappeler comment a été transmise l’Histoire de France. Comme le rappelle l’historien Patrick Garcia, cette discipline a eu une « mission tout à fait singulière ». Il a certes fallu faire des torsions à l’Histoire. En effet, Vercingétorix, érigé en héros contre les Romains, n’a jamais été Français – les Francs étant arrivés aux alentours du Ve siècle. Mais, il lui a été donné une filiation avec l’Histoire de France. Il serait le premier, nous serions ses successeurs. Il est finalement le « primo-résistant contre l’envahisseur », archétype des Astérix qui illustreront notre apprentissage de l’Histoire : Jeanne la Pucelle contre les Anglais, Napoléon l’Empereur contre le reste de l’Europe. Nous aimons les figures dressées face aux éléments extérieurs. Au lieu de pousser les élèves à apprendre les guerres de la France avec le reste de l’Europe, il serait peut-être intéressant de changer de perspectives, de mettre en valeur des héros européens.

Certains considèrent que cette histoire européenne existe bel et bien depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Il serait, pour ces tenants-là, utile de concentrer une partie du programme d’histoire sur la construction européenne, souvent laissée à l’abandon puisque située à la fin des livres d’histoire.

Pour eux, l’Europe est, pour reprendre l’expression de l’historien Le Goff, une « longue patience ». Elle nécessite donc de lui laisser du temps En effet, l’idée est qu’à force de se côtoyer au sein d’un même ensemble, le sentiment européen finira bien par naître en nous-mêmes puisque l’Europe nous apparaîtra alors comme une évidence éternelle. Après tout, la construction européenne n’a que soixante ans. Dans trois siècles, à supposer que l’Union existe toujours, l’Europe ne sera plus pensée de la même manière par ses habitants. D’ailleurs, si on suit aujourd’hui les débats des hommes politiques, plus personne n’appelle à la disparition de tout projet européen. Certaines politiques sont effectivement visées, des modifications sont avancées. Mais, le débat a changé de nature. Désormais, l’Europe semble devenue « l’horizon indépassable de notre temps ».

Pour autant, la méthode employée est-elle satisfaisante ? Ne peut-on « hâter » la création d’un sentiment européen, tout en se gardant de l’ambition démiurge d’un « homo europeus » ex-nihilo  ?

À mon sens, il ne suffit pas d’invoquer la génération de 1950 (Schuman…) et ses successeurs (Spinelli…). Il faut ancrer l’Europe dans un projet plus ambitieux, qui débuterait avec la princesse de Tyr s’échouant sur les côtes grecques jusqu’à aujourd’hui, en passant par Charlemagne, la papauté au XIe siècle, Charles Quint. Bien sûr, certains vont s’indigner du caractère « peu glorieux » de certaines gloires passées. Mais, avant de mettre au pilori les entités ou personnes qui ont incarné un sentiment d’unité en Europe, n’oublions pas que nos anciens héros nationaux n’ont malheureusement rien à envier à leurs pendants européens.

L’historien Patrick Garcia rappelle que « l’apprentissage de l’histoire, depuis la fin du XIXe siècle, doit répondre à une triple finalité : morale, intégratrice et civique. » Il est donc important d’analyser si l’histoire d’un point de vue européen peut remplir les mêmes finalités.

Tout d’abord, il mentionne la finalité morale, qui découle de l’idée selon laquelle l’étude du passé, pour citer le programme de 1995, doit apprendre « l’absolu des valeurs et le sens du relatif conduisant à la tolérance ». À ce sujet, aucune difficulté majeure n’apparaît puisque le point de vue n’influencerait pas la transmission des valeurs et du relativisme. Au contraire, en prenant chez chacun les apports majeurs, il serait même possible d’accentuer cet apprentissage. En effet, un bon exemple est la place de la religion. La France n’a été traversée que par une grande croyance : le catholicisme. Il serait sur ce point plus appréciable d’avoir une vue européenne puisque l’Islam contrôlait une partie de l’Europe (le Sud de l’Espagne, puis une partie de l’Europe de l’Est), l’orthodoxie a influencé une bonne partie de l’Europe (l’Est), le protestantisme a provoqué l’essor industriel de certaines régions (l’Europe du Nord).

Ensuite, il fait référence à la finalité intégratrice, car il rappelle que « l’histoire a une fonction identitaire ; c’était très clair sous la IIIe République, où l’importance qu’elle a prise à l’époque était directement liée au rôle qui lui était assigné, celui de « fabriquer » des petits Français. » Il serait donc intéressant d’avoir une perspective européenne. Il semble bien ici que le passé commun puisse favoriser un sentiment présent de communauté. Ce n’est que l’apprentissage du passé qui permettra l’appartenance au présent.

Enfin, il renvoie à la finalité civique car « l’histoire est censée aiguiser l’esprit critique et que dès lors, elle est une excellente propédeutique à l’exercice de la citoyenneté ». Là encore, le point de vue ne pervertirait pas l’objectif. Encore une fois, plus l’histoire serait vaste d’exemples, plus ceux choisis pourraient être percutants.

Il est évident qu’une telle avancée susciterait de nombreuses levées de boucliers sur la disparition de l’histoire nationale et déclencherait de violentes réactions sur la création d’une histoire européenne supposée inexistante. Pour autant, Ernest Renan, considéré généralement comme un fervent partisan de l’identité républicaine française, était convaincu que « fausser l’histoire est une caractéristique d’une nation ». Il ne s’agit pas de partir de rien pour arriver à un tout. La règle de Lavoisier s’impose aussi ici. Il n’y aura pas d’innovation artistique, mais certains d’éléments seront mis en valeur.

L’enseignement de l’histoire, ça ne s’invente pas ; ça se construit. Mais dans la construction, on est libre de choisir les matériaux

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