Eric Zemmour, Voltaire et la liberté d’expression

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A moins d’être Robinson et Vendredi, il ne vous aura pas échappé que Eric Zemmour anime désormais une émission journalière sur CNews depuis plusieurs semaines.

Et à chaque fois, en parcourant les réseaux sociaux le lendemain, le polémiste se retrouve parmi les principales tendances. Pour ce féru de tradition et d’habitude, on ne sera que moyennement surpris de cette propension à la répétition. Seule originalité permise par l’homme : le motif de la polémique qui change quotidiennement. Contrairement à certains de ses détracteurs, je ne ferai pas l’erreur de rapporter ses propos au risque sinon de leur donner davantage de publicité et de relayer indirectement la parole que je veux combattre ici. En effet, désormais, à une heure de grande écoute, se déverse sans aucun filtre un discours agressif, charriant la peur et la haine de son prochain et plus particulièrement de certaines personnes en raison de leur appartenance religieuse.

Ces dérapages continus soutenus par une  direction de chaine de télévision aux abois face à un audimat catastrophique – unique résultante des choix éditoriaux de son PDG – succèdent à une violente charge prononcée il y a peu par l’intéressé lors de la Convention des droites (ou réunion de nostalgiques du fascisme).

On peut d’emblée s’étonner du traitement relativement indulgent des médias en règle générale face à celui qui martèle l’imminence d’une guerre civile. Un autre polémiste, anciennement humoriste, pour avoir pris à partie une autre appartenance religieuse, n’a plus trouvé droit de cité sur aucune chaîne de télévision et aucune tribune dans la presse écrite généraliste. Eric Zemmour est le nouveau Dieudonné. Il ne cible pas les mêmes personnes. Mais il porte le même message. Et les âmes si sensibles de protéger nos enfants contre des visions prématurées de sexe ou de violence à la télévision ne semblent pas s’offusquer de ce que peuvent entendre les nouvelles générations. Y aurait-il quelque chose de mal à se rincer l’oreille devant ces saillies verbales ?

Et justement, voilà que face à la contestation grandissante des rédactions où officie encore Eric Zemmour, un front plus national que républicain, allant de Nadine Morano à Marine Le Pen, a pris son bâton de pèlerin pour prêcher partout la Bonne Parole. Protégeons la sacro-sainte liberté d’expression. Haro contre ce politiquement correct qui étouffe les esprits.

Et de citer, pour les moins extrémistes d’entre eux, c’est-à-dire les soutiens sur la forme mais non sur le fond, Voltaire et cette phrase célébrissime : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites mais je me battrai jusqu’au bout pour ce que vous dites ». Voltaire donc. Une des Lumières dont les Pensées ont irrigué et éclairé le chemin de la Révolution. Voltaire aussi qui écrivit le Traité sur la tolérance, manifeste pour la liberté religieuse face notamment aux ordres de l’Eglise catholique. N’est-il pas ironique que ceux si prompts à se référer à Voltaire sur la liberté d’expression ont la mémoire courte lorsqu’il s’agit de liberté de religion ?

Qu’importe aussi qu’une liberté ne soit jamais absolue et connaisse des limites. La liberté d’expression n’y fait pas exception et la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen l’énonce d’ailleurs clairement. Là encore, l’ironie cruelle révélatrice des attitudes incohérentes montre bien que les mêmes qui veulent laisser s’épancher la bile de certains, sont les premiers à vouloir à tour de bras réduire les libertés les plus essentielles. Ainsi, au nom de la sécurité, ces mêmes proposent dans un concours Lépine de la règle la plus liberticide, de restreindre le droit à la vie privée, la protection des données personnelles et la liberté d’aller et venir. Mais bon, j’ai certainement l’esprit mal tourné pour identifier autant d’incohérence et d’opportunisme chez certains hommes et femmes politiques.

Et c’est certainement le plus triste que de voir des élus de partis dits de « gouvernement » en oublier le principes le plus élémentaire qui fonde la République : le vivre-ensemble. Peut on croire un seul instant qu’en laissant les penchants haineux de quelques uns s’exprimer en permanence, on préserve la République ?

Alors oui, on ne peut pas interdire à quelqu’un de parler. Mais, on n’est pas obligé de l’inviter. Il n’est pas non plus nécessaire de le légitimer. BHL, en voulant croiser le fer verbal avec son adversaire, n’affaiblit pas Eric Zemmour, il le renforce. Même les meilleurs discours ne convaincront personne. Le verbe de Raphaël Enthoven a sans nul doute volé très haut à la Convention de la droite. Il n’a pas volé très loin. L’enfer, est-il besoin de le rappeler, est pavé de bonnes intentions.

Enfin, oui, Eric Zemmour doit être poursuivi chaque fois qu’il outrepasse la liberté d’expression. C’est ça la République. La loi applicable à tous.

Quant aux prétendus défenseurs de la République qu’ils révisent leurs gammes. A commencer par le frontispice de notre Etat. Sa DDHC qui se tient à la disposition de tous. Les Lumières l’éclairent encore


Voir aussi Alain Finkielkraut : la défaite de la pensée et Céline et Houellebecq : jusqu’où peut aller le cynisme littéraire ?

7 commentaires Ajouter un commentaire

  1. J.O. dit :

    Se focaliser sur Zemmour, c’est comme voir un arbre et ignorer la forêt amazonienne qui se cache derrière. Quid des chaînes de TV ou des magazines qui servent de tribune à Rockaya Diallo, Edwy Plenel, Laurent Marchand, au CRAN, à Clémentine Autain, Pascal Boniface etc…? Et pourquoi la loi ne devrait-elle pas s’appliquer à certain(e)s d’entre eux ou d’entre elles qui dépassent Zemmour dans la registre de la haine et du mensonge ?

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    1. J.O. dit :

      Laurent Alexandre (et non pas Laurent Marchand).

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    2. Nicolas dit :

      La diète médiatique pourrait s’appliquer à d’autres.
      Pour autant, je ne place pas du tout ceux que vous citez au même niveau qu’Eric Zemmour. Ce ne sont ni les mêmes schémas de pensée, ni les mêmes insinuations qui sont à l’oeuvre. Le pire, on se sert des Lumières comme caution ou protection des saillies verbales d’Éric Zemmour. Une bien triste utilisation.

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      1. J.O. dit :

        Ah bon ? Pas au même niveau…En pire.

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  2. guy Chovet dit :

    Vigie Publique est fermé ?
    Pour en revenir au sujet du présent billet, la fausse argumentation, comme a fausse monnaie, chasse la bonne.
    C’est simple, je refuse de suivre ce genre d’émission. SI la chaine pouvait se casser la gueule…
    On voit actuellement que la réalité du système éclate au grand jour : il n’y a plus de consommateur donc il n’y a plus d’activité alors que les besoins restent…

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    1. Nicolas dit :

      Bonsoir

      Oui, Vigie publique est fermée. Je me suis rendu compte que je n’arriverai pas à gérer deux sites en parallèle, celui-ci me demandant déjà beaucoup de temps.
      La plupart des articles seront republies ici.

      Bonne soirée

      Nicolas

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    2. J.O. dit :

      Moi aussi j’aimerais bien que CNews se casse la gueule, mais je pense exactement la même chose de BFMTV, France Télévision, TF1 et LC1, C8, TMC, France inter etc…Le problème des dérapages médiatiques est général. Dans le domaine de la presse écrite les magazines politiques fréquentables se comptent sur les doigts de la main. Bien à vous

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