La politique italienne : entre alliance baroque et comédie burlesque

Par où commencer ? Difficile en effet de trouver le point d’origine de tout ce processus chaotique dans lequel semble s’être jetée la classe politique italienne. A croire que jalouse du comportement erratique de son homologue britannique avec le Brexit, la classe politique italienne cherchait à revenir sur le devant de la scène.

L’événement déclencheur fut certainement le résultat des élections législatives italiennes du 4 mars 2018, avec le couronnement comme grands gagnants du Mouvement 5 Etoiles et de la Ligue du Nord, et la désignation comme grands perdants, du Parti démocrate et de Forza Italia (voir Allemagne et Italie : Europe qui rit, Europe qui pleure ?). A l’instar d’autres pays européens, on assistait à une fragmentation du paysage politique, marqué par un recul des partis traditionnels et une montée en puissance des partis populistes/contestataires. Les raisons plus spécifiques de la chute des deux principales forces politiques du pays mériteraient à elles seules un article, et leurs derniers leaders (Matteo Renzi et Silvio Berlusconi) ont chacun une large part de responsabilité.

Compte tenu de la défiance affichée par les électeurs à l’égard des partis de gouvernement, le choix du Mouvement 5 Etoiles s’est rapidement porté vers un allié de circonstance, la Ligue du Nord. Et déjà, à l’époque, ce choix en avait étonné plus d’un. Tout d’abord, parce que sur de nombreux points, les deux partis divergeaient complètement. Pas du petit écart comme entre le rouge bordeaux et le rouge écarlate, mais bien du grand écart comme entre le rouge et le bleu. A commencer par la question migratoire, pas la moins sensible des questions. On aurait pu aussi évoquer les positions opposées sur les infrastructures, dont la fameuse ligne TGV Lyon/Turin qui empoisonne l’Italie comme Notre-Dame-des-Landes a parasité la France longtemps.

Ensuite, cette alliance détonnait parce que malgré son opposition farouche/de façade (choisissez l’option que vous préférez) à l’euro, le Mouvement 5 Etoiles était à deux doigts de rejoindre le Groupe ALDE (Centre) au Parlement européen. Niveau colonne vertabrale, on a vu mieux. Ce coup de Trafalgar complètement manqué a sans doute pesé dans la volonté du M5S de trouver de nouveaux alliés moins europhiles.

L’expérience gouvernementale de ces deux partis fut loin d’être un long fleuve tranquille. Pourtant, avec un Premier ministre « neutre » mais proche du M5S et deux vice-premiers ministres représentants chacun l’un des deux alliés, le système avait l’air plutôt fonctionnel. C’était sans compter la stratégie de Matteo Salvini, représentant en chef de la Ligue du Nord, qui à l’instar de certains homologues français avait compris que le Ministère de l’Intérieur était un formidable tremplin politique dans l’opinion publique. On pourra déplorer – rapidement, car ce n’est pas le propos ici – cette propension des gens à vénérer les figures incarnant l’autorité, et à privilégier sans cesse une apparence de sécurité. Fermeture de la parenthèse.

Matteo Salvini a agi comme un rouleau compresseur, ayant un minimum de doctrine et surtout un sens plus aigu de la politique. S’opposant à chaque arrivée de bateau, tempêtant souvent, hurlant parfois, portrait qui rejoint une longue file de dirigeants aujourd’hui au pouvoir ou presque – je ne pense pas avoir besoin de les citer. Matteo Salvini a connu une montée en puissance indéniable, alors qu’au même moment, le M5S, à l’instar de Podemos en Espagne, a affronté le spectre des affrontements et des renoncements, les anathèmes jetés les uns contre les autres. Les élections européennes de 2019 ont été à cet égard sans appel : la Ligue du Nord avait doublé son score quand le M5S l’avait réduit de moitié. On n’épiloguera pas ici sur le fait que les Italiens du Sud longtemps méprisés par la Ligue du Nord aient massivement voté pour ce même parti.

En position de force comme jamais et porté par des sondages plus que favorables, Matteo Salvini a décidé de jeter l’alliance par pertes et fracas, avant de récolter les fruits de plusieurs mois à labourer l’Italie. L’objectif ? « Les pleins pouvoirs » clamait-il. En attendant, fragilité du Gouvernement, retour aux urnes donc ?

C’était sans compter ici sur la crainte des élus du M5S de perdre leur mandat. Et voilà, que plutôt que d’accepter leur sort, le M5S eut un sursaut salvateur, afin de conserver les postes et le pouvoir. Il était temps que Machiavel se rappelle au bon souvenir de sa patrie. Néanmoins, ne pouvant régner seul, le M5S avait besoin d’un allié. Et qui de mieux que le Parti démocrate, seul à même de constituer une majorité suffisante pour rester en vie ? Alliance de mort-vivants, alliance de circonstance qui n’a pas manqué d’être salué partout en Europe comme un recul des forces populistes. Le moment salvinien semble passer.

S’il est tentant d’avoir une vision idyllique de la situation, il ne faut pas oublier combien cette alliance ne tient qu’à un fil. Rien ne dit que le M5S ne repartira pas du côté de l’euroscepticisme s’il pense que l’herbe est plus verte là bas. Quid notamment de la prochaine adoption du budget ? Un psychodrame n’est pas à exclure (voir Italie : à quoi joue la Commission européenne ?).

Surtout, rien ne dit que cette alliance ne favorisera pas à moyen terme les plans de Matteo Salvini, qui profitera alors de l’affaiblissement des deux partis au Gouvernement pour empocher la mise.

Attention à ce que la comédie burlesque ne vire pas à la farce tragique…


Voir aussi
¤ Avant les élections législatives de 2018, Italie : le calme avant la tempête ?
¤ Après ces élections, Allemagne et Italie : Europe qui rit, Europe qui pleure ?
¤ Le budget italien et la Commission européenne : Italie : à quoi joue la Commission européenne ?

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