Le choc des civilisations et La fin de l’Histoire : deux essais si proches, si éloignés

Rarement, deux essais auront autant défrayé la chronique. Deux visions du monde de demain opposées. D’un côté, Le choc des civilisations de Samuel Huntington. De l’autre, La fin de l’Histoire et le dernier homme de Francis Fukuyama.

Pourtant, si ces œuvres diffèrent sensiblement sur le fond, les thèses portées s’inscrivent dans un contexte similaire : l’après « Guerre froide ».

Trente ans après, il est difficile aux générations nées après la chute du Mur d’imaginer un monde divisé en deux pendant plus de quarante ans. Pour rappel, cette guerre (1945-1990) qui n’en fut jamais vraiment une – superbement qualifiée par le politologue Raymond Aron de « paix impossible, guerre improbable » – vit deux modèles de société s’opposer : la démocratie capitaliste portée par les Etats-Unis et la dictature communiste portée par l’URSS. L’expansion de ces modèles a servi de justifications à bien des exactions. Ces deux superpuissances ont tous deux eu des comportements impérialistes. Le Vietnam vaut l’Afghanistan. La chape de plomb sur l’Europe vaut la chape de plomb sur l’Amérique du Sud. Cette guerre si particulière eut son lot de tensions et dégels, de crises et de rapprochements. Ce fut essentiellement une guerre par alliés interposés. Il ne fallait surtout pas que les deux « Grands » s’affrontent directement, au risque d’une escalade inévitablement tragique. Comme le relevait Raymond Aron, « pour la première fois dans l’histoire, on prépare une guerre que l’on ne veut pas livrer et l’on se refuse à en préparer une autre, comme si l’on risquait de sauver la guerre en lui prêtant, fût-ce à titre hypothétique, un autre visage que celui de la commune annihilation. Qui mettrait le feu à la maison de son voisin s’il était sûr d’allumer un incendie qui ne l’épargnerait pas ? »

On peine à se rendre compte combien l’effondrement de la deuxième superpuissance du monde en quelques mois a entraîné un profond bouleversement des certitudes. Comme souvent, la chute qui paraissait rétrospectivement inévitable n’avait pas été identifiée. Surtout, l’implosion intérieure n’était clairement pas le scénario favori. Forcément, dans un monde incertain, les gens étaient en quête de nouveaux schémas d’explication. Ce n’est pas autre chose qui justifie la démarche de Francis Fukuyama comme il le souligne dans son livre : «  L’année dernière  a vu paraître un flot d’articles célébrant la fin de la guerre froide et le fait que «  la paix  » semble s’instaurer dans de nombreuses régions du monde. Mais la plupart de ces analyses sont dépourvues de tout cadre conceptuel un peu ample qui permette de distinguer ce qui est essentiel de ce qui est contingent ou accidentel dans l’histoire du monde  : elles sont superficielles. Si M. Gorbatchev était évincé du Kremlin ou si un nouveau ayatollah proclamait, du fond de quelque capitale désolée du Moyen-Orient, l’avènement du règne millénaire, les mêmes commentateurs se bousculeraient pour annoncer une nouvelle ère de conflits  »

Que proposent, en résumé, ces auteurs ?

Francis Fukuyama estimait que l’autodestruction du modèle communiste consacrait le modèle opposé. Il n’y avait alors plus qu’une fin pour l’Humanité, fin qui semblait correspondre à l’aspiration des hommes à travers le monde, comme en témoignaient au même moment les manifestations à Tian’anmen en Chine. L’Histoire qui avait été jalonnée de conflits en tout genre se voyait désormais avec un horizon potentiel identique, dans laquelle les dynamiques économiques estomperaient les rivalités politiques.

Samuel Huntington lui portait une vision plus « pessimiste » – réaliste, disaient certains. Cette fin d’un monde bipolaire allait conduire non pas à une ère de paix, mais au contraire à une résurgence des conflits. Imaginant plusieurs sphères de civilisation, celles-ci loin de coopérer entre elles en seraient réduites inévitablement à s’affronter (en tout cas, ne pourraient être alliées).

Ces deux thèses ont eu leur heure de gloire. Celle de Francis Fukuyama connut la première le succès. En effet, au sortir de la Guerre Froide, l’idée d’un « nouvel ordre mondial », d’un horizon identique pour tous semblait aller de soi. Celle de Samuel Huntingon connut une résurgence importante, au moment où plusieurs attentats frappèrent les Etats-Unis en 2001. La paix n’était pas le résultat par défaut, le conflit semblait intrinséque à la nature humaine. Comme le soulignait déjà Raymond Aron dans son superbe Plaidoyer pour l’Europe décadente :  « Il fallait une étrange méconnaissance de l’histoire pour imaginer que les régimes que nous appelons démocratiques, fondés sur la concurrence entre les partis, le statut légal de l’opposition et la mise en cause permanente de la minorité de pouvoir, représentent ou bien l’aboutissement nécessaire ou bien le monde normal de gouvernement. ».

Depuis, on ne compte plus les moments où ces deux thèses ont connu de nouveaux moments : du printemps arabe aux parapluies jaunes à Hong-Kong pour la première ; des multiples attentats à l’Etat islamique pour la seconde.

A titre personnel, je me range du côté de la thèse de Francis Fukuyama. Sans nier la croissance des conflits – mineurs en comparaison des anciennes guerres – et la volonté de certains d’hystériser les différences entre les zones, les Hommes sont en réalité attirés par les mêmes aspirations. Il est vrai que temporairement, la faim, la peur et d’autres sensations ou besoins peuvent faire taire la contestation. Mais, l’Homme porte en lui un sentiment de révolte. Les printemps arabes fin 2010/début 2011, ou plus récemment, les manifestations en Algérie témoignent d’une même volonté des gens d’avoir accès à la démocratie (voir Les droits de l’homme : des « éléphants en voie d’extinction » ?).

Toutefois, évoquer le système politique nécessite aussi d’aborder la question économique. Est-ce que la démocratie et le capitalisme vont de concert ? Si oui, à quel point ?

En les associant trop étroitement, les faiblesses du capitalisme survenues avec la crise de 2008 se sont répercutées dans l’adhésion à la démocratie (voir Qu’est-ce qui fait monter le populisme ?). Donald Trump et les autres figures populistes sont certainement les enfants non-reconnus d’une crise globale qui n’a jamais été ni véritablement reconnue ni totalement réglée (voir Crise de 2008 : quel bilan 10 ans après ? (1/2)).  Est-ce un phénomène durable ? Difficile encore à dire.


Voir aussi Le crépuscule de la démocratie ?

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