Les cerfs-volants : l’ode à la liberté de Romain Gary   

Et si je parlais de Romain Gary ?
– Encore !
– Oui encore. Après avoir abordé Chien blanc (voir Chien blanc, noirs desseins) et Les Racines du Ciel (en deux articles, voir Les droits de l’homme : des « éléphants en voie d’extinction » ? et Les Racines du Ciel : une lecture en résonance avec l’actualité), j’aimerais écrire un nouveau billet sur cet auteur dans ce blog. Une nouvelle déclaration d’amour à Romain Gary. Pour une œuvre cette fois-ci plus méconnue, Les cerfs-volants.

Pourtant, cette fois, j’étais préparé à ma rencontre avec les obsessions de Romain Gary : un désir de liberté, un amour invétéré pour la « folie », un hommage continu à Charles de Gaulle. La quatrième de couverture de ce roman ne laissait en plus guère de place au doute : l’action se situait avant et pendant la seconde guerre mondiale. Plus important encore, elle se concluait ainsi : « Pour traverser les épreuves, défendre son pays et les valeurs humaines, pour retrouver son amour, Ludo sera toujours soutenu par l’image des grands cerfs-volants, leur symbole d’audace, de poésie et de liberté inscrit dans le ciel ». Ainsi, je passais des éléphants aux cerfs-volants comme symbole de la beauté et de la liberté. D’un animal terrestre un peu balourd à un objet céleste à la merci du vent. Et Ludo Fleury devenait un peu le François Morel de ce roman. « On ne vous changera jamais, vous autres ! Et je ne savais s’il parlait seulement des Fleury ou de tous nos frères insensés, de plus en plus nombreux, dans l’Europe prostrée, à se laisser aller à cette aberration qui a si souvent réussi, dans l’histoire des peuples, à démontrer la possibilité de l’impossible ».

Car oui, chez Romain Gary, la folie est toujours dans son bon droit, et c’est la raison qui a souvent tort. « Depuis des années, tu ne vis que pour elle et par elle, et même chez ces « fous de Fleury » comme on nous appelle, il faut un peu de raison, ce qui se dit aussi en français, « se faire une raison », bien que je sois le premier à reconnaître est une expression qui pue le renoncement, l’abandon et la soumission, et que si tous les Français faisaient une raison, il y a longtemps qu’il n’y aurait plus de France ».  Tels sont les propos de l’oncle à son neveu Ludovic Fleury. Propos que l’on retrouve en filigrane dans La Promesse de l’aube  « Je suis sans rancune envers les hommes de la défaite et de l’armistice de 40. Je comprends fort bien ceux qui avaient refusé de suivre de Gaulle. Ils étaient trop installés dans leurs meubles, qu’ils appelaient la condition humaine. Ils avaient appris et ils enseignaient la « sagesse », cette camomille empoisonnée que l’habitude de vivre verse peu à peu dans notre gosier, avec son goût doucereux d’humilité, de renoncement et d’acceptation. Lettrés, pensifs, rêveurs, subtils, cultivés, sceptiques, bien nés, bien élevés, férus d’humanités, au fond d’eux-même, secrètement, ils avaient toujours sur que l’humain était une tentation impossible et ils avaient donc accueilli la victoire d’Hitler comme allant de soin. A l’évidence de notre servitude biologique et métaphysique, ils avaient accepté tout naturellement de donner un prolongement politique et social. J’irai même plus loin, sans vouloir insulter personne : ils avaient raison, et cela eût dû suffire à les mettre en garde. Ils avaient raison, dans le sens de l’habileté, de la prudence, du refus de l’aventure, de l’épingle du jeu, dans le sens qui eût évité à Jésus de mourir sur la croix, à Van Gogh de peindre, à mon Morel de défendre ses éléphants, aux Français d’être fusillés et qui, eût uni dans le même néant, en les empêchant de naître, les cathédrales et les musées, les empires et les civilisations ». Après tout, au possible, nul n’est limité.

Plus jeune que François Morel, mais non moins idéaliste. Peut-être, qu’au fond, de retour des camps, François Morel était en fait un réaliste. Mais, là, je m’égare un peu à revenir sur Les Racines du Ciel, et à ne pas apprécier à sa juste valeur : Les cerfs-volants.

Sur toute l’œuvre de Romain Gary, plane la figure du Général de Gaulle qu’on retrouvait déjà dans Les Racines du Ciel et La promesse de l’aube. C’était d’abord François Morel qui porte sa croix – de Lorraine. « Fields remarqua pour la première fois qu’il portait, épinglée sur sa chemise, une petite croix de Lorraine. C’était l’insigne adopté pendant la dernière guerre par une poignée de Français qui avaient refusé d’accepter la défaite et s’étaient rangés autour d’un général aujourd’hui éloigné, Charles de Gaulle, lui aussi un homme qui croyait aux éléphants. Ce petit insigne expliquait pas mal de choses et, en tout cas, l’air de confiance qu’avait Morel. Ses compagnons paraissaient eux-mêmes gagnés par la contagion. Car, il était contagieux, Abe Fields n’avait à cet égard aucun doute. Il commençait à se sentir lui-même atteint : son cœur avait des élans presque indécents. » C’est ensuite Romain Gary dans son roman autobiographique qui trouve en la figure de de Gaulle quelque chose de la France éternelle « Dans toute mon existence, je n’ai entendu que deux êtres parler de la France avec le même accent ; ma mère et le général de Gaulle. Ils étaient fort dissemblables, physiquement et autrement. Mais, lorsque j’entendis l’appel du 18 juin, ce fut autant à la voix de la vielle dame qui vendait des chapeaux au 16 rue de la Grande-Pohulanka à Wilno, qu’à celle du Général que je répondis sans hésiter. » / « C’est ainsi que j’aboutis tout naturellement au général de Gaulle, le petit doigt sur la couture du pantalon et sans jamais cesser de saluer. On imagine mon soulagement lorsque ma bêtise congénitale et mon inaptitude au désespoir trouvèrent soudain à qui parler et lorsque des profondeurs de l’abîme, exactement comme je m’y attendais, surgit enfin une extraordinaire figure de chef qui non seulement trouvait dans les événements sa mesure, mais encore portait un nom bien de chez nous. Chaque fois que je me trouve devant de Gaulle, je sens que ma mère ne m’avait pas trompé et qu’elle savait tout de même de quoi elle parlait » Difficile de faire plus bel hommage au chef de la France libre qui irrigue d’ailleurs son roman, Les cerfs-volants. Peut-être faut-il y voir dans le nom de l’œuvre une référence au chef de la France libre.

PS : Si je ne pense pas consacrer d’article particulier à La promesse de l’aube ou à La vie devant soi, ces deux livres sont deux chefs d’œuvre que je ne peux qu’encourager à lire.


Lire aussi les deux articles suivant : Chien blanc, noirs desseins et Les Racines du Ciel : une lecture en résonance avec l’actualité

PPS : Ce blog prend quelques vacances.

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