Philip Roth ou les démons de l’Amérique

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Philip Roth est mort le 22 mai 2018. La littérature a perdu un des plus grands écrivains du XXe siècle. Plus que d’autres, il sut, non sans brio, mettre sa plume au service d’une description des travers de l’Amérique, abordant tour à tour le racisme, le maccarthysme et le puritanisme. Bref, un condensé des heures sombres des Etats-Unis.

Voici donc un petit tour sélectif et subjectif parmi une œuvre dense :

¤ Le complot contre l’Amérique ou la démocratie en crise

Sans trop insister sur ce roman, que je considère comme son meilleur et qui a déjà fait l’objet d’un précédent article, Philip Roth nous décrit une uchronie dans laquelle le président américain Franklin D. Roosevelt n’est pas réélu, en 1937, pour un 2e mandat. Charles Lindbergh parvient à gagner l’élection. Ce dernier, connu pour son positionnement nazi et antisémite, fit campagne pour s’opposer à toute implication des Etats-Unis dans les tensions naissantes en Europe. Elu, il signe d’emblée un pacte de non-agression avec Adolf Hitler. (voir aussi : Uchronie littéraire : Le complot contre l’Amérique)

¤ J’ai épousé un communiste ou les grandes heures du maccarthysme

Si cette œuvre m’a laissé une impression moins vivace que d’autres ouvrages de l’auteur, il décrit brillamment une autre période trouble des Etats-Unis, le maccarthysme. Pour rappel, en pleine guerre froide, les Etats-Unis furent pris d’une frénésie anti-communisme aiguillonnée par un sénateur américain. Cette hystérie toucha l’ensemble de la vie publique. Elle se traduisit par l’exclusion de nombreuses personnes dans ce qui fut qualifié assez justement de « chasse aux sorcières », exclusion de la vie active mais aussi isolement. Cet épisode est d’autant plus effrayant qu’il montre combien les droits de l’homme sont fragiles et peuvent disparaître à tout instant.

Dans cette même veine, il existe un très bon film sur l’impact du maccarthysme à Hollywood, Donald Trumbo qui revient sur l’histoire de Donald Trumbo, scénariste longtemps blacklisté.

¤ Portnoy et son complexe / Le sein ou la pudibonderie américaine

Ces œuvres de Philip Roth soulèvent l’ambiguité de la sexualité aux Etats-Unis, sexualité qui s’affiche un peu partout mais dans un pays qui est traversé par des courants puritains. Il n’y a qu’à se rappeler le pataquès autour du sein de Janet Jackson filmé en direct.

La nouvelle Le Sein reprend dans sa structure La métamorphose de Kafka. Sauf que le héros, plutôt que de se transformer en créature monstrueuse devient une partie érotique. Un sein plutôt qu’un cafard. Là où le cafard ne suscitait que la répulsion de la société, le choix du sein permet d’illustrer le rapport ambivalent des Américains à l’érotisme, à travers notamment la figure de la femme du héros.

Le roman Portnoy et son complexe s’appuie certes sur ce rapport particulier des Etats-Unis au sexe mais y ajoute une dimension familiale et affective autour de la place de la mère, et notamment de la mère juive dans la vie du héros.

¤ La tâche ou le racisme ordinaire

Cette question de la sexualité se retrouve dans cette autre œuvre, que je recommande très fortement.

L’affaire Monica Lewinski est passée par là. Ainsi, on a le droit notamment à cette scène entre deux hommes dans un bar à propos justement de l’histoire entre le Président et sa stagiaire.

« Seulement ce qu’il voyait pas, c’est qu’il fallait l’enculer. Pourquoi ? Mais pour qu’elle se taise. Il a eu une conduite curieuse, là, notre président. C’est la première chose qu’elle lui a montré, son cul. Elle le lui a mis sous le nez. Elle le lui a offert. Et il en a rien fait. Il me dépasse, ce type là. Il l’aurait enculée, elle serait jamais allée parler à Linda Tripp; Parce qu’elle aurait pas eu envie de parler de ça
– Elle a eu envie de parler du cigare.
– C’est pas pareil, c’est des enfantillages. Non, il ne lui a pas imposé régulièrement une pratique dont elle n’ait pas envie de parler. Quelque chose dont il aurait eu envie, lui, et pas elle. La voilà, son erreur.
– C’est par la rondelle que passe la loyauté.
– Moi, je suis pas sûr que ça l’aurait fait taire. Je suis pas sûr que la faire taire était humainement possible. C’est pas Gorge Profonde, cette fille, c’est Grande Gueule. »
– Reconnais quand même qu’elle a permis plus de révélations sur l’Amérique que n’importe qui depuis Dos Passos. C’est elle qui a collé un thermomètre dans le cul du pays, oui. La trilogie américaine de Monica. »

A côté de cette question, l’œuvre aborde un autre tourment de l’Amérique, son racisme ordinaire. Problématique loin d’être résolue comme l’ont montré les événements survenus récemment aux Etats-Unis. Ici, le héros est paralysé par sa situation de blanc dans une famille noire. Comme le souligne sa mère : « Tu penses en prisonnier. Si, Coleman Brutus. Tu es blanc comme neige et tu penses en esclave. ». Il est ainsi conditionné dans ses choix pour préserver sa situation. « Mrs Silk ignorait l’existence d’Iris Gittelman, mais ne fut nullement surprise lorsqu’il lui annonça qu’il allait se marier, et que la jeune fille était blanche. Elle ne fut même pas étonnée lorsqu’il lui dit que la jeune fille ne savait pas qu’il était noir. Ce fut plutôt lui l’étonné lorsque, ayant fait sa déclaration d’intention, il se demanda tout à coup si sa décision dans son entier, la décision la plus monumentale de sa vie, n’était pas fondée sur le détail le plus futile qu’on puisse imaginer : la chevelure d’Iris, sa charmille serpentine, bien plus négroïde que ses cheveux à lui, bien plus proche de ceux qu’Ernestine. Petite fille, on citait toujours le mot d’Ernestine : « Pourquoi j’ai pas des cheveux qui volent, comme Maman ? » – voulant dire par là des cheveux que la brise soulève, comme sa mère, mais aussi comme toutes les femmes de la branche maternelle. Face à l’angoisse de sa mère, Coleman sentit sourdre en lui la peur irréelle, délirante, d’avoir choisi Iris Gittelman uniquement parce que sa physionomie pourrait expliquer la texture des cheveux de leurs enfants. »

 

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