ENA ou comment améliorer le recrutement des hauts fonctionnaires de l’Etat ?

«  Je frémis aujourd’hui quand je pense à l’effroyable conscription de cerveaux livrés chaque année à l’Etat par l’ambition des familles qui, plaçant de si cruelles études au temps où l’adulte achève ses diverses croissances, doit produire des malheurs inconnus, en tuant à la lueur des lampes certaines facultés précieuses qui plus tard se développeraient grandes et fortes  » Balzac, Le curé du village

A chaque élection présidentielle, le même petit refrain revenait. Haro sur l’ENA, sus à l’école de la technocratrie. En 2007, le programme était porté par François Bayrou, en 2017 par Bruno LeMaire, pourtant tous deux des modérés. Après plusieurs mois de manifestations de Gilets jaunes en France, voilà qu’un autre modéré, Emmanuel Macron, mentionne parmi les réponses à la crise : la suppression de cette école.

De quoi l’Ecole nationale d’administration est-elle coupable ? D’à peu près tout, au fond : déclin de la France, arrivée de la mondialisation, souffrances des gens, etc… La liste est longue, de quoi remplir plusieurs caddies de supermarché.

Bons à rien, mauvais en tout, pourquoi la France laisserait-elle ces « énarques » – parfois remplacés par le terme technocrates – présidés à sa destinée ?

La réalité est évidemment plus complexe, et mérite d’être examinée plus attentivement.

Déjà, attaquer l’école et ses élèves revient à oublier qu’une bonne partie du sérail politique n’est pas passé par l’ENA, ce qui n’en fait pas de meilleurs candidats au poste de pouvoir. Sans entrer dans le ciblage ad nominem, bon nombre de ministres et de députés sont d’anciens avocats, médecins ou professeurs qui n’ont pas de lien avec l’institution en cause ici, et ont montré pour certains une incompétence notoire.

Ensuite, supprimer l’école risque de ne rien résoudre. La France aura toujours besoin de hauts fonctionnaires pour le bon fonctionnement de son administration. Il n’y aura plus l’ENA pour les recruter, la belle affaire. Ce sera une autre école – Sciences Po Paris pour ne pas la nommer – qui servira de passerelle aux postes de pouvoir. Pour rappel, avant 1945 et la création de l’ENA, la plupart de ces postes était justement accaparé par l’école de Sciences Po Paris. Cette mainmise totale était d’ailleurs dénoncée par certains (voir notamment les commentaires de Marc Bloch, dans L’Etrange défaite).

En réalité, ce n’est pas tant l’école qui doit être critiquée que son processus de sélection obsolète. Actuellement, deux préparations (Sciences Po Paris justement et Paris I-ENM) se partagent la quasi-totalité des places en jeu. Pire, le profil des candidats se divise en deux grandes branches, les normaliens et les diplômés d’Instituts d’Etudes Politiques (avec une place prépondérante à Sciences Po Paris). Pour la diversité des profils, on repassera donc.

La volonté de diversifier le recrutement de l’ENA a certes abouti au développement d’une Classe préparatoire intégrée pour favoriser la diversité des profils. Pour l’heure, les résultats sont mitigés. Surtout, l’ENA a tendance à privilégier des profils passés par certaines grandes écoles, ce qui prive de pertinence l’objet même de cette préparation spécifique censée s’ouvrir à de nouvelles personnes.

Cette homogénéité des candidats a conduit l’ENA à une défense bien piteuse sur les réseaux sociaux, comme en témoigne ce tweet prenant appui sur l’origine socio-professionnelle des grand-parents (oubliant comme par hasard celle des parents) :

Par ailleurs, les indications de l’ENA figurant son site pour préparer le concours sont à la limite du risible : une liste de livres parfois totalement antidatés. Or, la différence ne se fait pas tant sur les connaissances que sur la méthode, méthode principalement enseignée dans ces deux prépas. Forcément, bon nombre des correcteurs du concours sont eux-même issus de ces préparations ou de ces écoles, engendrant un cercle qui se maintient.

Aujourd’hui, à l’heure des MOOC , il est plus qu’étonnant que l’ENA n’organise pas elle-même la sélection de ses élèves. Elle pourrait moyennant une participation forfaitaire modulable pour les boursiers, organiser cours et entraînements. Cette méthode permettrait aussi de mieux connaître les attendus du concours, et d’ouvrir le concours à de nouveaux profils.

Par ailleurs, une fois entrés dans l’administration, les hauts fonctionnaires devraient être engagés pour une durée minimale (5 à 10 ans), sous peine de perdre et leur titre d’énarque, et de rembourser l’intégralité de leur scolarité. Autre proposition : supprimer la botte – objet de tant de fantasmes et de déceptions – et envisager un passage obligatoire en préfecture, c’est-à-dire au plus près des réalités du terrain.

En parallèle, l’Etat devrait être à la manœuvre pour mutualiser les filières de la fonction publique. En effet, y a-t-il de véritables différences entre le DRH au sein d’un ministère, celui d’une collectivité et celui d’un hôpital ? Multiplier les corps de la fonction publique n’a plus de sens, à l’heure où il faudrait au contraire favoriser la mobilité des fonctionnaires. Pourquoi ne pas envisager une seule grande école de la fonction publique (sans la magistrature civile par contre), avec une orientation de sortie ?

De telles réformes permettraient de gagner en transparence et en diversité à l’ENA, sans mettre en cause les principes même d’une école de fonction publique : former des fonctionnaires de qualité, qui doivent selon la devise de l’Ecole « servir sans s’asservir au pouvoir ».

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