Notre Dame de Paris : il est venu le temps des dons et des polémiques

 

« Le temps a rendu à l’église peut-être plus qu’il ne lui a ôté, car c’est le temps qui a répandu sur la façade cette sombre couleur des siècles qui fait de la vieillesse des monuments l’âge de leur beauté. » V. Hugo, Notre Dame de Paris

A l’heure où ces lignes seront publiées sur ce blog, le milliard d’euros de dons pour sauver l’édifice parisien sera certainement dépassé. Sur cette somme, plus des deux tiers ont été apportés par quelques généreux donateurs. Les Arnault. Les Pinaut. Les Bettencourt. Trois des plus riches familles de France. Il ne s’agit évidemment pas de refuser cet argent qui tombe ainsi du ciel, surtout pour réparer un tel joyau. Si l’opération sert indéniablement la communication de ces grands groupes – et leur image de marque -, l’ampleur des sommes n’est en rien négligeable. On peut remercier chaleureusement ces donateurs, dont l’argent permettra à n’en pas douter de redorer plus rapidement l’état de Notre Dame.

Ce billet a humblement pour objectif de rebondir sur quelques interrogations autour de ces dons, des polémiques qu’ils ont suscité et de ce qu’ils disent de l’état de notre société et de la France. Car, oui, ces sommes pharamineuses ont engendré de nombreuses réactions. Loin du concert de louanges attendus,  la circonspection a été de mise – pour ne pas dire parfois une critique viscérale.

C’est que la question fiscale reste une thématique sensible dans une France dont les samedis sont entièrement dévolus aux Gilets Jaunes (voir Gilets jaunes : volée de bois vert sur l’impôt). Le consentement à l’impôt en France se dégrade, au fur et à mesure que la base fiscale s’érode, se concentrant sur un lot toujours plus réduit de Français qui a l’impression de payer la double peine. Forcément, difficile d’oublier que ces généreux donateurs ont tous eu des délicatesses avec le fisc pour avoir soustrait ou tenté de soustraire une partie de leurs revenus à l’œil de Bercy. On se souvient encore de la polémique pas si lointaine que suscita la demande de nationalité belge par Bernard Arnault, demande évidemment sans lien – d’après les dires de l’intéressé – avec les avantages offerts par le système fiscal belge. En parallèle, le système fiscal français favorise fortement les dons, en permettant aux particuliers de déduire au prorata de leur imposition jusqu’à 66% de la valeur de leurs dons. Dès lors, le montant réel de la donation est bien moindre que ne le laisse suggérer l’annonce, puisque l’Etat prend à sa charge le reste de la somme. Pire, il n’est pas interdit de penser, à l’instar de certains esprits malicieux, que cette donation extraordinaire impactera les donations ordinaires de ces grandes fortunes. Après tout la suppression de l’ISF (et l’intéressement de donner aux associations qu’il comprenait) a entraîné une perte sèche pour nombre d’associations (voir Réforme de l’Impôt de solidarité sur la fortune : une erreur à plusieurs titres). On se retrouve quand même dans une situation où la recette de l’Etat diminue, celle des associations aussi. La seule somme qui augmente dans cette équation est les revenus des plus riches. Heureusement, « rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme ».

A cet égard, on ne peut que s’interroger de l’opportunité présentée par Jean-Jacques Aillagon, ancien ministre de la culture :

Ou comment annuler le principe même du don ! En plus, de faire porter la charge financière sur l’Etat ! Dès lors, en terme de communication, c’est double peine pour l’Etat qui perd la bataille de la communication et se retrouve à rembourser les donateurs !

Mais, la question fiscale n’est qu’une partie du problème. En effet, cette avalanche de dons interroge à l’heure où le patrimoine a tant de mal à bénéficier des aides suffisantes. On ne compte plus le nombre d’articles dans le journal Le Monde pour décrire les contraintes d’un Ministère de la Culture dont une grande partie du budget part à la restauration du patrimoine, sans arriver à répondre aux besoins. C’est d’ailleurs pour cela qu’un loto du Patrimoine avait été mis en place. Opération de communication à la réussite mitigée, faute de financements conséquents – il est vrai que c’est toujours mieux que rien. Dès lors, ces millions qui tombent par centaine sur Notre Dame de Paris ne sont que l’arbre qui cache la forêt. Réjouissons nous certes que cette cathédrale pluriséculaire bénéficie de ces subsides. Mais, n’oublions pas tous ces bâtiments, ces œuvres, moins connus qui meurent à petit feu faute d’argent.

Enfin, aborder les dons pour un monument ne peut occulter le décalage existant entre cette générosité d’un temps et la réalité du quotidien. Car oui, c’est peut-être mélanger les torchons et les serviettes. Mais, difficile de ne pas s’interroger sur ce trop plein d’argent qui permet à certains de donner des centaines de millions, quand d’autres sont dans le plus parfait dénuement. Difficile de mieux résumer la situation que ce tweet ci :

Qu’en penserait Victor Hugo si justement cité dans ce drame ?
« Mais si belle qu’elle soit conservée en vieillissant, il est difficile de ne pas soupirer, de ne pas s’indigner devant les dégradations, les mutilations sans nombre que simultanément le temps et les hommes ont fait subir au vénérable monument, sans respect pour Charlemagne, qui en avait posé la première pierre, pour Philippe-Auguste, qui en avait posé la dernière.  Sur la face de cette vieille reine de nos cathédrales, à côté d’une ride on trouve toujours une cicatrice. Tempus edax, homo edacior ; ce que je traduirais volontiers ainsi : le temps est aveugle, l’homme est stupide. »

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s