La politique, c’était mieux avant ?

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[Salon Delacroix – Assemblée nationale – Paris, France – 2017]

Ce blog aurait-il rejoint le camp décliniste ? Vous savez, ceux qui à l’instar d’Eric Zemmour ou Michel Onfray vous assurent que c’était mieux avant, quitte à se disputer ensuite sur les raisons du phénomène.

La politique, comme d’autres champs d’étude, n’échappe pas au discours ambiant d’une époque contemporaine déclinante, face à un âge d’or passé définitivement révolu (voir Populismes : la tentation du passé).

Après tout, qui ne pleure pas devant les films insipides servis aujourd’hui ? Presque tous interchangeables quand ils ne cherchent pas désespérément à éveiller notre nostalgie. Combinés de suites, de reboots de films diffusés dans les années 1980 comme si le cinéma s’était arrêté à ce moment là ?

Qui ne déplore pas ces assemblages de pages juxtaposés publiés de nos jours – on n’ose appeler ça un livre – alors que, soixante ans auparavant, on avait le droit à Sartre, Camus, Anouilh, Mauriac et Malraux.

Alors oui, la politique ne semble pas échapper à ce terrible constat. Comment placer sur un pied d’égalité le débat d’entre deux tours entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron, et ceux entre Francois Mitterand et Valéry Giscard d’Estaing ? Un verbatim de rappel s’impose. En 1981, à Valéry Giscard d’Estaing qui estimait que François Mitterrand était un « homme du passé », celui-ci répondit sèchement : « Vous avez tendance à reprendre le refrain d’il y a sept ans : l’homme du passé. C’est quand même ennuyeux que, dans l’intervalle, vous soyez devenu, vous, l’homme du passif. » En 2017, le moment marquant fut sans nulle doute les propos de Marine Le Pen « Ils sont là. Ils sont dans les campagnes, dans les villes, sur les réseaux sociaux. » ainsi que la gestuelle qui les accompagna – non reproduisible ici. Où sont le lustre et la solennité d’antan ? Même les divisions entre courants au sein de la gauche avaient auparavant plus de hauteur. A ce titre, à la cuvée de redressement adressée par Arnaud Montebourg et Benoît Hamon à François Hollande et Manuels Valls qui signa la fin d’une étrange cohabitation au sommet de l’Etat, répond cet échange entre Jean Jaurès et George Clemenceau – car oui, Clemenceau était de gauche – que je ne résiste pas à citer in extenso :

« Georges Clemenceau : On reconnaît un discours de M. Jaurès à ce que tous les verbes sont au futur…
– Jean Jaurès : Je constate, monsieur Clemenceau, que vous avez groupé contre nous l’unanimité enthousiaste de la Chambre, chaque fois qu’avec votre admirable vigueur de polémiste vous avez pris à partie le socialisme…
– Clemenceau : Mais vous n’êtes pas le socialisme à vous tout seul, vous n’êtes pas le bon Dieu !
Jaurès : Et vous, vous n’êtes même pas le diable !
– Clemenceau : (…) M. Jaurès parle de très haut, absorbé dans son fastueux mirage ; mais moi, dans la plaine, je laboure un sol ingrat qui me refuse la moisson (…). Vous avez le pouvoir magique d’évoquer, de votre baguette, des palais de féerie. Je suis l’artisan modeste des cathédrales qui apporte une pierre obscurément à l’ensemble de l’œuvre et ne verra jamais le monument qu’il élève. »

Pour autant, il ne faudrait pas idéaliser un tableau facilement dressé du passé. C’était déjà la leçon contenue dans le film de Woody Allen, Midnight in Paris – seul intérêt de l’oeuvre au demeurant -. Le personne principal à la recherche d’un passé prestigieux parvient à atteindre cette époque idéalisée et découvre non sans une certaine déconvenue que ses héros aspirent eux aussi à rejoindre une époque passée. C’est donc une quête vaine et incessante toujours plus loin vers le passé, l’insatisfaction humaine révélée au grand jour.

Un exemple ici avant d’aborder à nouveau la politique : les Trente Glorieuses. Période de croissance et de prospérité aujourd’hui érigée en Graal absolu au point d’avoir oublié ou fait l’impasse sur la chape de plomb moral que connaissait le pays, sur la faiblesse des droits fondamentaux, sur l’état réel des libertés. C’est justement toute l’ironie de l’échange dans OSS 117 : Rio ne répond plus : à Dolorès, se plaignant de la situation de son pays « Et comment vous appelez un pays qui a comme président un militaire avec les pleins pouvoirs, une police secrète, une seule chaîne de télévision et dont toute l’information est contrôlée par l’État ? » répond cette phrase d’OSS 117 : « J’appelle ça la France, mademoiselle. Et pas n’importe laquelle ; la France du général de Gaulle. » Comment ne pas penser justement aux événements de mai 68 qui soulignèrent que la prospérité n’est pas un but en soi ?

Et justement, la politique avant, c’était comment ? Tout était-il si merveilleux ? Assurément, non. La politique française était un monde d’hommes, où les femmes étaient globalement exclues. Que dire des injures que reçut Simone Veil lorsqu’elle présenta son projet de loi sur l’avortement ? Par ailleurs, le Parlement d’alors était-il plus exemplaire que celui d’aujourd’hui ? A première vue, la litanie d’affaires pourrait laisser le croire. Mais c’est avoir la mémoire courte. Du scandale de Panama aux diamants de Bokassa, en passant par Stavinsky, les affaires ont jalonné l’histoire de notre pays. A cet égard, les lois successives sur la transparence et la moralisation de la vie publique ont clairement produit d’amples améliorations : interdiction des emplois familiaux, limite puis interdiction du cumul des mandats, suppression de certains avantages indus (transports SNCF indus, alignement sur le régime des retraites, etc…), fin de certaines pratiques à la légalité douteuse. Il ne suffit pas toujours de regarder ce qu’il reste à accomplir, il faut aussi regarder d’où l’on vient. Les élus n’ont jamais été aussi responsables qu’aujourd’hui. Et même s’il reste encore beaucoup à faire (voir Le devoir d’exemplarité des responsables publics), les efforts sont réels. De même, le cadre constitutionnel français a singulièrement évolué pour donner plus de place à l’opposition (ex : commissions d’enquête, …) ou aux citoyens (ex : saisine du Conseil constitutionnel à travers la question prioritaire de constitutionnalité). Impossible aujourd’hui de pouvoir dire comme ce député socialiste alors : « vous avez juridiquement tort car vous êtes politiquement minoritaire ». 

Pour autant, se féliciter des avancées dans la vie politique française ne doit pas occulter les améliorations continues pour approcher de cet idéal et les risques qui guettent la vie politique actuelle. A l’ère de la post-verité, le débat public est parasité par les fake news. Sans faits, la politique est défaite. Et cette tendance ne va malheureusement qu’en s’accroissant à l’heure où le citoyen croit pouvoir toujours s’informer par lui-même. Si avec internet jamais l’information n’a été si aisément accessible, elle n’est pas devenue plus lisible ou compréhensible. Au contraire même. Plus qu’une loi sur les fake news, c’est par l’investissement de tous les acteurs publics (journalistes comme politiques) que les faits retrouveront la place qui est la leur. Mais le citoyen ne peut s’exempter de certains efforts.

L’impossibilité d’atteindre une vie politique parfaite ne doit pas être une excuse pour ne pas faire tout ce qui est possible pour s’en rapprocher.


Voir aussi Frais des parlementaires : une réforme décevante et Transparence : le reflet de la République

A suivre : La violence en politique est-elle inéductable ?
Les femmes et la politique : une histoire en devenir

6 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Egdltp dit :

    Merci de rappeler le chemin parcouru. Cela doit nous encourager pour continuer car à chaque période, ceux qui voulaient évoluer devaient être dans le même état d’esprit que beaucoup actuellement, dont tu n’es pas. Et ils ont fait évoluer le cadre. Rappelons nous : « Ils ne savaient pas que c’était impossible donc ils l’ont fait ».

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  2. O dit :

    Mettre en avant l’argument du déclinisme me semble un peu expéditif. La baisse de niveau intellectuel du monde politique est une réalité incontestable : il est en effet manifeste que les dirigeants comme les hommes/femmes politiques occidentaux de ces 20 dernières années brillent par leur incapacité à comprendre, à penser le monde moderne.
    [Intervention du modérateur] Ce commentaire a été tronqué.

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    1. Nicolas dit :

      Je n’ai rien contre les interventions extérieures, y compris lorsqu’elles dérivent quelque peu du sujet initial. Mais, certaines obsessions, j’avoue, me fatiguent.
      Par ailleurs, les mots ont un sens. « Politique munichoise » pour évoquer certains comportements me paraît inapproprié dans bien des situations. En effet, ce vocabulaire renvoie à l’inaction des démocraties (Royaume-Uni et France) face à l’impérialisme hitlérien, sur laquelle j’ai d’ailleurs pu écrire (https://regardseuropeen.org/2018/12/17/accords-de-munich-1938-consequences-allemagne-illusions/). Il est propre à une situation donnée, et devrait être utilisé avec parcimonies, plutôt que d’être employé à toutes les sauces.

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      1. O dit :

        Ce vocabulaire renvoie à l’inaction des démocraties face au nazisme et au totalitarisme, or mon commentaire faisait (entre autre choses) directement allusion à l’inaction des démocraties face aux nouveaux visages du nazisme et du totalitarisme : il est donc au contraire on ne peut plus approprié. L’histoire se répète sous une autre forme, par ailleurs totalement inédite. Quant aux terme « obsessions » il me semble en lui-même très révélateur et renvoie précisément à cette attitude. Ceux qui dénonçaient le nazisme dans les années 30 étaient appelés à ne pas faire partager leurs « obsessions », puis ceux qui dénonçaient le stalinisme, et ce sont aujourd’hui des personnalités comme Boualem Sansal ou Céline Pina, voire Zineb El Rhazoui, qui reçoivent le même genre d' »éloges ». Rien de nouveau sous le soleil, donc.
        (Mon commentaire ne dérivait pas du sujet initial mais, comme il est « tronqué », personne ne peut en juger. Bien à vous )

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      2. Nicolas dit :

        J’avais bien compris le parallèle. Ce n’est pas parce que vous citez quelqu’un, que cela fait de cette analyse une vérité. Je pense que l’histoire ne se répète jamais. C’est souvent l’erreur de vouloir appliquer à des problèmes présents des lectures du passé.
        Par ailleurs, vous multipliez les mêmes commentaires sur de nombreux articles de ce blog. J’en ai laissé un dans son intégralité qui explicite, je crois, suffisamment la thèse que vous défendez. Il n’est pas besoin de la répéter ad nauseam.
        Bien à vous

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  3. O dit :

    Je vous renvoie à l’étude d’Umberto Eco au sujet de l’ur-fascisme, à propos duquel il écrivait « Notre devoir est de le démasquer et de pointer du doigt chacune de ses nouvelles expressions, tous les jours et partout dans le monde ». Inutile de détailler « ad nauseam », comme vous dites. Eco a précisément montré que l’histoire se répète toujours sous une autre forme, et que l’idéologie fasciste n’est pas quelque chose de délimité dans le temps et l’espace.

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