L’Europe, est-ce la paix ?

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« Les communautés nationales se sont forgées sur des mythes guerriers. Le mythe de la patrie, c’est une nation en danger. Le problème de l’Europe, c’est qu’elle est née sur un contre-mythe, la paix » relevait l’homme politique Pascal Lamy.

Longtemps indiscutable, l’idée que la construction européenne soit intrinsèquement responsable de la paix sur le continent (ici, les Etats membres) fait l’objet aujourd’hui de nombreuses critiques. Et ce n’est pas l’attribution récente d’un Prix Nobel en 2012 qui a changé quelque chose.

Tout d’abord, certains – souvent les mêmes qui évoquent l’UERSS – dénoncent une propagande européenne digne de la Pravda.

Déjà, arguent-ils, la paix sur le continent européen est une chimère puisque des guerres ont eu lieu depuis 1945, notamment les conflits au sein de l’ex-Yougoslavie. Cet argument est aisément attaquable. Force est de constater qu’aucun conflit n’a eu lieu entre les Etats membres tout au long de la construction européenne. Dans une Europe sortie tout juste de deux guerres mondiales quasi successives, cela tient, si ce n’est du prodige, au moins de l’exploit. Pour autant, associer la construction européenne et la paix ne signifie nullement que l’aura européenne dépasse les frontières des Etats membres. Et encore, on pourrait discuter là-dessus aussi. Il suffit de voir combien l’appartenance ou le désir d’appartenance à cette construction a permis d’aplanir nombre de différends entre les Etats déjà membres (Irlande et Royaume-Uni notamment, dont on parle d’ailleurs beaucoup avec le Brexit qui menace justement l’équilibre survenu grâce à l’Union européenne), entre un Etat membre et un Etat candidat (le différend entre la Macédoine et la Grèce) et entre Etats candidats à l’adhésion (les litiges frontaliers dans les pays d’Europe centrale et orientale).

Au demeurant, certaines critiques considèrent généralement que si paix il y a, elle n’est pas le fait de la construction européenne, mais d’autres facteurs. Etudions les un à un.

– La mondialisation ? Etonnant de voir ici surgir cette idée. L’interdépendance des économies a certes contribué à rendre irrationnelle un conflit généralisé. Mais, c’était déjà le cas en 1914, et cela n’a pas empêché les Etats de privilégier la voie des armes aux partenariats économiques.

– L’OTAN ? Les Etats-Unis ? La dissuasion nucléaire ? Non sans ironie, certains voient dans l’un ou plusieurs de ces éléments militaires les raisons d’une paix européenne.

Pour autant, ce n’est ni parapluie américain ni même l’armement nucléaire qui a permis la proximité entre la France et l’Allemagne. Après tout, ces éléments existaient là aussi pour la Corée du Sud et le Japon, le Brésil et le Mexique. Et si ces pays n’ont pas forcément eu de conflits armés, ils n’ont clairement pas la même proximité aujourd’hui que la France et l’Allemagne. Or, ce rapprochement n’a été possible que parce que ces deux Etats ont pu cohabiter dans un cadre aux règles acceptées par tous, avec pour objectif « l’union des peuples ». C’est tout le sens des propos d’Alexis Aron, l’un des pères fondateurs du Traité de Paris de 1951 lorsqu’il écrit « en dehors du châtiment implacable à infliger aux responsables du cataclysme actuel, et de l’expiation de tous les crimes accomplis, le futur règlement de la paix peut s’inspirer de deux tendances : imposer aux nations vaincues les conditions d’une extrême rigueur destinées à les placer, pour un long avenir, dans l’impossibilité de déchaîner de nouveaux conflits ; envisager au contraire un traité de conciliation, en évitant de répandre parmi les populations des germes trop certains de redoutables réactions. La présente étude suppose exclusivement l’adoption de la deuxième formule. » On le voit bien d’ailleurs combien à la fin de la Première guerre mondiale, faute d’organisation, la Paix ne prit pas, alors que la guerre eut pour terreau fertile les vieilles rancoeurs (voir Centenaire de la première guerre mondiale – Leçons d’histoire 2/2 : paix impossible).

Ensuite, une critique plus neuve est venue s’installer dans le débat public. Pour de plus en plus de personnes, évoquer la thématique de paix que contenait le projet européen serait suranné, dépassé. Ici, il ne s’agit pas de nier le passé, mais de contester son utilisation pour le futur.

Pourtant, s’il ne s’agit pas de sanctifier une période passée, il n’est pas inutile de se rappeler les origines qui permirent l’édification d’une véritable paix en Europe. Comme le relevait l’historien Eric Hobsbawm, « l’idée actuelle d’une Union Européenne est plus jeune encore et les projets pratiques pour son unification ne sont nés qu’au XXe siècle, enfants des guerres mondiales » Il faut insister, régulièrement. Quelle était la réalité de l’Europe d’après-guerre ? Quelle était la force des puissances européennes ? « Une Allemagne détruite, d’une France humiliée et d’un Royaume-Uni endetté » . Comme l’avait relevé Alexis Aron à Jean Monnet, faire l’Europe, c’était « cela ou la mort ».

Plus récemment encore, les réflexions autour d’une Europe de la défense ont suscité là encore de nombreuses réactions. Certains voient dans cette Europe de la défense une « Europe de la guerre ». On pourrait certes se réduire à citer l’adage « Qui veut la paix prépare la guerre ». Mais, détaillons quelque peu. En quoi construire une alliance militaire européenne conduit à la guerre ? La France est bien membre d’une alliance militaire, l’OTAN, sans avoir été engagé contre son gré dans une guerre. Durant cette appartenance, elle a aussi bien participé à une coalition lors de la première guerre du Golfe, que refusé d’intervenir lors de la seconde guerre du golfe.

Bilan ? Si la paix ne peut constituer l’alpha et l’omega des discours sur l’Europe, elle reste un véritable élément, marqueur de l’Europe d’aujourd’hui. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que l’Europe plaide au niveau international pour le soft power, plutôt que le hard power. Toutefois, comme ce fut déjà souligné sur ce blog, un véritable soft power a besoin d’avoir à disposition un hard power (voir Europe : une puissance internationale ?).


Sur des thèmes voisins, voir Europe de la défense : à l’attaque ? et Traité de Rome : sexagénaire Europe

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