Centenaire de la Première Guerre mondiale – Leçons d’histoire 1/2 : Suicide collectif

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(Porte des Allemands – Metz, France)

1918. 2018. Cette année voit donc se clore le centenaire de la première Guerre Mondiale, débuté en 2014. Si les commémorations des événements marquants de cette guerre furent nombreuses, il y eut peu de retour sur les causes de cette guerre. Excepté ce très bon livre de l’historien C. Clark, Les somnambules qui justifierait à lui seul un billet spécifique.

« En ce sens, les protagonistes de 1914 étaient des somnambules qui regardaient sans voir, hantés par leurs songes mais aveugles à la réalité des horreurs qu’ils étaient sur le point de faire naîre dans le monde »

Encore aujourd’hui, on a peine à croire et à comprendre comment les élites du monde occidental se sont engagées dans une boucherie sans nom. Après tout, l’Europe n’était-elle pas à l’avant-garde du monde civilisé. Les expositions universelles toutes plus impressionnantes les unes que les autres démontraient la toute puissance du Vieux Continent. Toute puissance qui ne se manifesta au fond avec jamais autant d’éclat que dans la guerre et dans les moyens de se quereller avec son voisin.

Bilan de ce déchaînement : 6 millions de morts, des dizaines de millions de blessés, des économies asphyxiées, une révolution en Russie, des Empires centenaires disparus, des territoires morcelés, … Cette guerre fut, comme le souligne Paul Fussell, une « épouvantable contradiction au mythe « mélioriste » qui avait dominé la conscience publique pendant un siècle », inversant l’idée de progrès ».  Des dommages qui font écho à ce constat plein de réalisme froid à l’orée de la guerre d’E. Grey, secrétaire britannique des affaires étrangères, « les lumières s’éteignent sur l’Europe, nous ne sommes pas prêts de les voir se rallumer »

Cette guerre constitue la première véritable entaille dans l’ordre étatique issu du Traité de Westphalie de 1648. En effet, les guerres napoléoniennes, si elles avaient profondément marqué l’Europe, n’avaient pas impacté durablement ces pays  – hormis la France.

C’est suite à cette guerre que Spengler écrit un livre au titre évocateur, Le déclin de l’Occident, pendant que l’écrivain Paul Valéry compare l’Européen à un « Hamlet marchant sur des millions de morts ». Pour la première fois, l’Europe prend conscience de sa fragilité. Paul Valéry aura cette fameuse phrase : « nous autres, civilisations, nous savons désormais que nous sommes mortelles ».

Les raisons à ce drame furent nombreuses. Il y eut bien sûr la course à la colonisation, les guerres commerciales et la concurrence à l’hégémonie.

Pour autant, comme le relève l’historien William Langer, « l’impérialisme fut également une projection du nationalisme au-delà des frontières de l’Europe, une projection à l’échelle mondiale de la lutte pour la puissance et pour un équilibre des pouvoirs tels qu’il avait existé sur le continent pendant des siècles ». En effet, tout ceci sans doute n’aurait pas causé l’enchaînement implacable qui conduit les Etats européens au suicide, sans une hystérie nationale. Entre les Etats minés par leurs minorités, ceux visés par leur population, les raisons de la guerre se situaient à l’intérieur même des Etats. Même la France, Etat-nation archétypal, sortait d’une longue querelle politique avec l’affaire Dreyfus.

En parallèle, il y eut un aveuglement généralisé qui fit croire que la guerre était impensable. On le retrouve parfaitement exprimé dans cet ouvrage d’avant-guerre, The great illusion écrit par le journaliste Norman Angell : « Les finances internationales sont aujourd’hui à ce point interdépendantes et liées au commerce et à l’industrie, que la puissance militaire et politique ne peut en réalité rien faire »Comme le remarqua, dans son ouvrage mentionné au-dessus, l’historien Clark, « personne ne souhaitait que cela arrive ; mais, au-delà de cet intérêt commun, chacun défendait des intérêts particuliers.”

Malgré le mot d’ordre collectif qui sortit de la guerre « plus jamais ça », il fallut moins d’un quart de siècle, pour que le monde ne se replonge dans l’horreur et la guerre, faute d’avoir posé les fondations solides à une paix durable. Car oui, construire la paix exige du temps et de l’argent. Deux choses qui ont fait régulièrement défauts au sortir de cette guerre-là.


Voir aussi Centenaire de la première guerre mondiale – Leçons d’histoire 2/2 : paix impossible

Voir aussi Stefan Zweig ou le drame de l’Europe

6 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Sylvain Foulquier dit :

    En fait la première et la deuxième guerres mondiales étaient prévisibles dès le début du dix-neuvième siècle. Fichte (avec son Discours à la Nation allemande), la reine Louise et Blücher (l’un des pires criminels de guerre de l’époque napoléonienne ) avant donné le la. En 1835 Heinrich Heine a prophétisé ce que le nationalisme allemand allait donner : « Le christianisme a adouci la brutale ardeur belliqueuse des Germains mais il ne l’a pas détruite…Quand vous entendrez le vacarme et le tumulte, soyez sûr vos gardes, chers voisins de France… Le tonnerre d’Allemagne est allemand, à la vérité. Il n’est pas très leste et roule avec lenteur. Mais il viendra et quand vous entendrez comme jamais craquement ne s’est fait entendre dans l’histoire du monde, sachez que le tonnerre allemand aura atteint son but. On exécutera alors un drame auprès duquel la Révolution Française n’aura été qu’une innocente idylle. »
    Plus tard Nietzsche a fait un constat assez proche.
    Mais n’oublions pas de rappeler que c’est pendant cette première guerre monfiale que le premier génocide moderne a été commis par les Turcs (1.500.000 d’Arméniens exterminés) et qu’en Turquie la bête immonde est déjà revenue au pouvoir.

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    1. Nicolas dit :

      L’historiographie moderne a montré que la principale cause de la Première Guerre Mondiale est l’aveuglement des dirigeants des Etats européens, qui se sont allés tout droit à la guerre, sans le voir.

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  2. Sylvain Foulquier dit :

    1.500.000 Arméniens (et non pas « d’Arméniens » : faute de frappe)

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