Réflexions autour du Prix Nobel de littérature

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(Sculpture – Metz, France – 2018)

Curieuse année que celle que nous vivons. Secouée par un scandale sans précédent lié au mouvement #metoo, l’Académie suédoise ne remettra pas cette année de Prix Nobel de Littérature. 

Cet événement rarissime a au moins le mérite de permettre de parler pour une fois du Prix plutôt que son récipiendaire annuel. Sans tomber dans un bilan général de cette récompense ou des heureux élus, plusieurs points méritent quelques développements.

1) Les oubliés :

Forcément, à raison d’un Prix par an, difficile de récompenser tout le monde, ni même le gratin de la littérature mondiale. Ainsi, de nombreux écrivains reconnus sont morts, sans recevoir ce Prix. Il y a bien sûr ceux morts trop jeunes (Marcel Proust ou Federico Garcia Lorca). Mais, il y a aussi ceux qui ont été constamment oubliés par l’Académie. Ainsi, on peut penser à Haruki Murakami, éternel favori et pour l’heure sans prix. Mais aussi, à Philip Roth décédé cette année (en attendant un futur article sur cet auteur, voir Uchronie littéraire : Le complot contre l’Amérique). A cet égard, la volonté affichée du jury de s’affranchir de certains choix dits « populaires » laisse parfois songeur.

Que dire d’ailleurs de l’élimination de certains pressentis pour des raisons bien éloignées de la littérature ? Ainsi, Jean Anouilh, grand favori, a été écarté parce que ce choix aurait été trop proche d’un précédent lauréat français, et qu’il fallait de la diversité. Pauvre France des années 40 à 60 qui devait déplorer trop de bon candidats (Jean-Paul Sartre, Albert Camus, François Mauriac, André Malraux, Jean Anouilh, etc…).

2) Les récompensés 

En plus d’une sélection forcément limitée, le nombre d’oubliés est influencé par certains choix sujets à discussion.

Ainsi, on ne compte plus – surtout au début du Prix – les reçus « prématurés ». Il suffit de regarder la liste pour se convaincre du nombre de personnes aujourd’hui tombées aux oubliettes de la littérature.

Conséquence : l’Académie suédoise a depuis privilégié les écrivains à la réputation suffisamment établie. On constate au fil du temps un accroissement de l’âge auquel les personnes obtiennent ce Prix.

En parallèle, et sans grande surprise, la sélection opérée par l’Académie fait la part belle aux écrivains occidentaux (européens et américains). De nombreuses personnes s’en émeuvent à intervalles réguliers. Pourtant, cela répond à une certaine logique, historique d’abord – l’appréhension de la littérature a très longtemps été occidentale – culturelle ensuite – on appréhende mieux ce qu’on connaît bien. Depuis quelques années, toutefois, l’Académie cherche à s’ouvrir à de nouveaux pays et de nouvelles littératures. Avec plus ou moins de réussite, il faut le signaler.

Mais plus que l’occidentalisation de la sélection, on peut s’étonner de la teinte scandinave des reçus. Avec presque 14 élus, la Scandinavie se taille une part importante. On aurait pu espérer que le privilège de choisir le Prix Nobel se cumule avec l’interdiction d’attribuer le Prix à un Scandinave. Il n’en est rien. On a même vu l’Académie choisir deux de ses membres comme nobélisables. Niveau impartialité, on repassera.

3) Le cas particulier de Bob Dylan

Récemment, un choix a créé une importante polémique. Le chanteur Bob Dylan a en effet été récompensé du Prix Nobel de littérature en 2016. Cette désignation a fait l’objet de multiples commentaires pour saluer ou critiquer ce choix, commentaires souvent à côté. Il ne s’agit pas ici de déplorer l’absence de publicité pour des ouvrages écrits ni même de regretter les autres candidats. Il s’agit d’en revenir à l’essence même du Prix Nobel. Et, à ce titre, je suis désolé, Bob Dylan n’aurait pas du recevoir ce Prix. Je ne mets nullement en doute la poésie de ses textes, ni même la qualité de ses chansons. Mais, tous ces écrits ont vocation à être chantés. La littérature – objet dudit Prix – ne relève pas de la chanson. Il y a d’ailleurs – à croire que le monde est bien fait – des récompenses prévues spécifiquement pour les personnes amenées à composer des mélodies et/ou à écrire de tels textes dans ce cadre-là. Surtout, cette obtention ouvre une dangereuse porte. Où s’arrêter désormais ? Pourquoi ne pas récompenser prochainement Quentin Tarantino pour la qualité de ses scénarios ? Après tout, ce dernier a un style aisément identifiable. Donc, oui, Bob Dylan était un mauvais choix.

A l’année prochaine, espérant découvrir de nouveaux Alexievitch, Garcia Marquez ou Saramago.


A cet égard, je vous recommande la lecture des oeuvres de Svetlana Alexievitch (voir La fin de l’homme rouge ou le désespoir de l’homo sovieticus).

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