La femme dans la dystopie

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(Musée des Beaux-Arts – Nantes, France)

Sujet littéraire aujourd’hui.

La femme occupe depuis toujours une place à part dans le récit dystopique. En effet, le héros – souvent masculin – est généralement ancré au début de l’oeuvre dans le monde et en respecte les règles. Il en est même souvent un des agents chargés de la bonne exécution des principes du régime. Ainsi, dans Nous autres, livre qui est généralement considéré comme la première oeuvre dystopique, le héros travaille sur un vaisseau spatial destiné à convertir les civilisations extraterrestres au bonheur, que l’État unique prétend avoir découvert. De même, dans Fahrenheit 451, le héros est un « pompier » dont la mission est de brûler les livres alors que, dans 1984, Winston Smith exerce ses talents au Ministère de la Vérité en mettant en place la novlangue. Dans L’oiseau d’Amérique, Paul Bentley se contente de vivre sa vie égoïstement.

Or, son acceptation – consciente ou non – du monde qui l’entoure est généralement bouleversée suite à la rencontre avec son alter ego féminin. A l’inverse de celui-ci, elle est bien souvent consciente des failles du monde dans lequel ils vivent (Nous autres). Elle est parfois d’ailleurs en lutte plus ou moins déclarée avec le système actuel. Dans 1984, Julia est une critique silencieuse du régime, alors que dans Fahrenheit 451, Clarisse affiche superbement son opposition aux règles. Dans L’oiseau d’Amérique, c’est Mary Lou, figure perpétuellement rebelle contre toute autorité et réglementation.

Cette posture de refus oblige le héros jusque-là réticent ou indifférent à une réaction. Son quotidien tranquille vient d’être bouleversé, il ne peut reprendre sa routine journalière.

Par amour ou par désir, le héros masculin s’engage dans un chemin, qui le conduira seul ou à deux, à la Résistance réelle ou fantasmée contre le régime en place.

En plaçant une femme dans ce rôle-là, on peut aisément y retrouver la figure d’Eve. Cette allégorie religieuse reprend l’idée que c’est la femme qui offre à l’homme la pomme de la tentation, diraient les uns, de la connaissance diraient les autres. Ici, d’ailleurs, cette double signification (tentation-connaissance) offre justement une parabole à double sens, qui continue de présenter une image et négative et positive. Après tout, Adam n’était-il pas plus heureux au Paradis en végétant dans son ignorance ? Le parallèle est évident avec le héros de Fahrenheit 451 dans son environnement initial : une habitation classique de la société de consommation. Le chemin de la connaissance est, à l’inverse, semé de difficultés, sans protection. Il s’expose aux pires tourments, et les chances de réussite sont assez faibles. Le même héros de Fahrenheit 451 finit errant, fuyard éternel devant la police. Que dire d’ailleurs de Winston Smith, héros malheureux de 1984 ? Les épreuves psychologiques auxquelles il sera soumis lui et Julia auront finalement raison non seulement de leur Résistance, mais aussi de leur amour l’un pour l’autre. La dernière flamme d’espoir est ici douchée cruellement.

Pourtant, ce choix est aussi celui de la conquête de notre humanité, celui de défendre ce qu’il y a de plus haut chez l’Homme. Et c’est un peu le sens de ces livres que retiennent et se racontent les errants de Fahrenheit 451, transmission d’un savoir mais aussi d’un art. Le propre de l’Homme ?

Derrière cette quête d’humanité, peut-être faut-il y voir le message explicitement dévoilé dans Un bonheur insoutenable où un super-ordinateur régit des pans entiers de la vie terrestre et humaine : « le totalitarisme n’est pas technologique, il est avant tout humain ». Cette place de l’humain au coeur du totalitarisme est à la fois le nœud du problème et sa solution, et la femme occuperait ici une place centrale, en permettant à l’homme de dépasser – voire surpasser – le cadre initial dans lequel il était enferré. Par exemple, Paul Bentley se révèle non seulement aux autres mais aussi à lui-même au fil des épreuves qu’il doit affronter.

Ce rôle singulier dévolu aux femmes dans la dystopie prend une nouvelle tournure, avec The Handmaid’s Tale (voir The handmaid’s tale ou la chute de la démocratie). En effet, ici, l’optique est inversée et tourne autour d’une héroïne féminine dans un monde où les règles tendent surtout à réduire les droits des femmes.

Peut-être qu’une nouvelle page se tourne sur l’appréhension des femmes dans la dystopie.


Sur d’autres réflexions littéraires, voir aussi Céline et Houellebecq : jusqu’où peut aller le cynisme littéraire ? et Les Racines du Ciel : une lecture en résonance avec l’actualité

3 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Kenata dit :

    Un schéma identique que l’on retrouve dans the Truman Show ou c’est une femme qui indique au héros la voie pour sortir de sa réalité…

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    1. Nicolas dit :

      Tout à fait :).
      Après, il est vrai que j’ai réduit mon analyse ici à des dystopies où il existait des systèmes totalitaires.

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