Un an après : le blue(s) du Brexit

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(Tableau – Tate Britain – Londres, Royaume-Uni)

Le passeport bleu britannique est de retour. Mise à part au Royaume-Uni, l’information est passée peu ou prou inaperçue. Il faut dire qu’à côté des 350 millions de livres par personne censées revenir dans le giron du Royaume-Uni, la question colorimétrique d’un document administratif pouvait paraître annexe. Il n’en est pourtant rien, et cette problématique est, à bien des égards, le reflet du Brexit actuel.

De quoi parle-t-on au juste ? D’un changement de couleur du passeport britannique, changement de couleur qui serait consécutif au retrait du Royaume-Uni de l’Union européenne. Tant pis, si en réalité, l’Union européenne ne détermine pas la couleur du passeport. Il n’en fallait pas plus pour que la Première ministre Theresa May parte dans un tweet lyrique sur la « fierté » consécutive au retour du bleu, et que les tabloïds britanniques, dans leur (dé)mesure habituelle, saluent ce formidable retour de souveraineté. Après tout, ce changement de couleur s’accompagne de la suppression de la mention « Union européenne ».

Pourtant, ces modifications en apparence anodines ne sont pas dénuées de conséquences. Il n’aura sûrement échappé à personne que sur les passeports, figure outre le nom du pays, l’appartenance à l’Union européenne. Ce lien de rattachement affiché n’est pas sans effet. D’une part, certains pays tiers offrent ainsi des facilités communes à l’ensemble des citoyens européens (ex : exemption de visas pour la Turquie). D’autre part, les citoyens européens se voient reconnaître certains droits au travers de ce document (notamment la protection diplomatique, à l’instar des ressortissants nationaux).

Résultat ? Certains Britanniques se félicitent de retrouver une marge de manœuvre inutile – la couleur du passeport -, marge de manœuvre qu’ils avaient déjà au demeurant, tout en perdant réellement les droits et les protections offerts par l’Union européenne.

Mais, à ce caractère presque pathétique ou hystérique de la situation, s’est greffé une conclusion ironique, voire tragicomique. En effet, l’appel d’offres pour le futur passeport britannique censé représenter le « Global Britain » 2.0 a été remporté par un fournisseur français, au détriment de l’opérateur britannique historique. Damnit !

Evidemment, les mêmes politiques et journalistes qui s’étaient félicités d’un passeport « souverain » ont hurlé à la compromission et à la trahison. Tout semblait être fait pour tourner en dérision leur Brexit, surtout à l’approche du premier anniversaire de l’activation de l’article 50 TUE par Theresa May.

En réalité, cette histoire est instructive à plus d’un titre.

Elle rappelle les contradictions des Brexiters, partagés entre leur désir de Global Britain et les conséquences qu’une telle ouverture au monde peut impliquer. En effet, obnubilés par leur centre financier, certains Britanniques en oublieraient presque l’état de leur industrie, domaine pour lequel une partie de leurs compatriotes ont souhaité protéger en votant pour le retrait. Et c’est bien là tout le paradoxe, vouloir vendre ses services financiers, tout en pensant pouvoir fermer ses frontières au reste. Un paradoxe dont use et abuse le Front national en permanence d’ailleurs.

Elle souligne aussi le caractère illusoire d’une souveraineté accrochée à des objets aussi symboliques que le passeport, sans tenir compte des conséquences concrètes (voir  La Suisse ou l’illusion de la souveraineté). Bref, tout ce que dénonçait Charles de Gaulle sur la politique étrangère. Une bonne politique étrangère ne peut être fondée que sur des réalités.

Elle constitue surtout un excellent moyen de donner l’impression d’avancer, tout en n’abordant pas les véritables problématiques liées au Brexit : de la question irlandaise (voir Question irlandaise et Brexit : la quadrature du cercle) à l’accord commercial (voir L’après Brexit : l’accord commercial 2/2).

Enfin, elle permet d’éviter d’évoquer les nombreux renoncements britanniques au fil de l’eau (voir Theresa May : 50 nuances de Brexit). Comme le relevait Georges Eaton, c’est bien « l’Union européenne, et non le Royaume-Uni qui reprend le contrôle ».

On aurait donc tort de se désintéresser d’une telle question. Bien sûr, en tant qu’Européen, tout ceci peut prêter à sourire, tant les enjeux nous paraissent faibles et peu représentatifs. Or, dans des négociations comme celles concernant le Brexit, l’important n’est pas s’intéresser uniquement aux véritables enjeux, mais aussi à ceux dans lesquels son partenaire a décidé de s’investir. A un an du départ des Britanniques, c’est peut-être peu de chose, mais cela veut dire beaucoup.


Sur ce thème, voir L’après Brexit : la période transitoire (1/2) et Brexit : que vive Busiris en Europe !

Pour l’an 2 du Brexit, quelques billets ici :
– Le labyrinthe du Brexit : par où la sortie ?
– Brexit : le revers de la médaille ?

Sur la situation politique du Royaume-Uni, voir Brexit ou l’impossible unité ?

6 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. andre dit :

    Dans le même ordre d’idées, une réflexion sur la manipulation de symboles, lexicaux ceux-ci.
    https://asimon.eu/blog/reflexions/vocabulaire-peuple-et-valeurs-des-mots-aux-contours-flous/

    J'aime

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