Les Racines du Ciel : une lecture en résonance avec l’actualité

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(Temple du Bayon – Angkor, Cambodge – 2014)

Abordé en filigrane ici, Les Racines du Ciel, œuvre majeure de Romain Gary et Prix Goncourt en 1956, mérite quelques développements approfondis.

Il est de ces œuvres dont la pertinence, loin de s’étioler avec le temps, semble étonnamment se renforcer, faire écho à des évolutions du monde ou au contraire, afficher un positionnement en contradiction.

De prime abord, on peut se demander ce qu’il y a de commun entre le combat de l’ancien résistant Morel pour la protection des éléphants en Afrique et le monde d’aujourd’hui.

A l’heure du terrorisme, de l’instantanéité, du réchauffement climatique, quel intérêt, autre que l’évasion, y a-t-il à se pencher sur le sort des grands mammifères dans un autre continent ?

Penser ainsi, c’est déjà se retrouver dans le contexte de la sortie du livre, paru au cœur de la Guerre froide, en pleine instabilité politique de la IVe République et de luttes en Algérie. Et c’est un contexte que justement l’oeuvre n’élude aucunement. Sans cesse, différents personnages interpelleront le héros sur l’inanité d’une telle quête dans une situation nationale et internationale tendue.

Et c’est toute la force du héros de défendre envers et contre presque tous, une « certaine marge » à côté de l’humanité et de ses excès, une marge dans laquelle pourraient se mouvoir en toute tranquillité les éléphants. Une marge dénoncée comme un « luxe » par certains de ses adversaires. Et le héros de mettre en garde « L’homme lui-même allait finir par devenir un luxe inutile. »

Cette phrase, loin d’être anodine, fait nécessairement écho au récent passé qui n’est pas oublié. L’horreur des camps apparaît en filigrane à travers les souvenirs de Morel, qui fut prisonnier de l’un d’eux. Et justement, pour tenir dans cet enfer, les éléphants furent des alliés aussi étonnants qu’indispensables. L’un des prisonniers suggéra à ses camarades de s’imaginer les éléphants en liberté en Afrique que rien ne peut arrêter. Cette image quasi mystique les aida à tenir.

Justement, on aurait tort de réduire la bataille du protagoniste principal au sujet évoqué. Certes, il peut apparaître biaisé de projeter derrière ces éléphants ses souhaits et ses fantasmes, comme le font les divers protagonistes du roman. Les uns y voient une œuvre des Français pour cacher le sort des populations, les autres les considèrent comme des agents communistes.

Pour autant, le combat de Morel est bien l’écho d’illustres batailles, comme l’explique d’ailleurs très bien Romain Gary dans sa Note introductive rajoutée en 1980.

Loin de Don Quichotte et ses illusions, la quête de Morel nous transporte parce qu’elle touche à quelque chose de profondément ancré en chacun de nous. Elle renvoie à une haute idée de l’homme et défend une dignité du combat. Il y a dans ce Morel qui arbore d’ailleurs fièrement la croix de Lorraine quelque chose du Général de Gaulle. Les Mémoires de guerre sont d’ailleurs expressément cités. Celui qui s’exila à Londres, fut d’abord raillé pour sa folie et conspué pour sa traîtrise. Il porta pourtant fièrement les couleurs de notre pays. Si Vichy entacha l’honneur de la France, il y eut heureusement des hommes et des femmes pour  permettre à leur pays de pouvoir se regarder encore en face et aux générations qui suivirent de ne pas porter l’ampleur du désastre sur leurs épaules (voir Politique et mémoires : souvenirs partiaux et oublis partiels ?).

C’est bien là l’essence du roman présenté ici que de rappeler que la noblesse de la cause puisse justifier la lutte, même si elle paraît vouée à l’échec. On ne transige pas avec l’idéal. Comme l’avait bien dit Vaclav Havel, « L’espoir, ce n’est pas la conviction qu’une chose se termine bien, mais c’est la certitude que cette chose fait sens, quelle que soit la manière dont elle se termine ».

Oeuvre écologique avant l’heure, Les Racines du Ciel est avant tout un plaidoyer humain. En témoigne la belle fin, que je vous laisse le plaisir de (re)découvrir.

Sur cette oeuvre, voir aussi Les droits de l’homme : des « éléphants en voie d’extinction » ?Les droits de l’homme : des « éléphants en voie d’extinction » ?


Parmi les oeuvres écrites déjà abordés : Stefan Zweig ou le drame de l’Europe ; Election 2017 : un parfum d’étrange défaite et The handmaid’s tale ou la chute de la démocratie.

Des billets futurs traiteront des ouvrages suivants : Les raisins de la colère et Germinal (pris ensemble), 1984.

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