L’élargissement à l’Est : une erreur historique ?

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(Palais présidentiel – Varsovie, Pologne – 2013)

Le 1er janvier 2004, l’Union européenne connaissait son deuxième moment d’euphorie, deux ans après l’arrivée de l’euro : l’entrée de 10 nouveaux Etats membres (Pologne, Hongrie, Slovénie, Slovaquie, République tchèque, Estonie, Lituanie, Lettonie, Malte, Chypre. C’était la fin définitive du « rideau de fer » dénoncé par Winston Churchill soixante ans plus tôt. C’était la réunification de l’Europe. Du Nord au Sud, de l’Ouest à l’Est du continent, les Etats étaient (ré)unis dans un projet de paix.

Pourtant, une décennie plus tard, ce panorama magnifique a créé au mieux un désappointement, au pire une contestation. Les oppositions entre l’Ouest et l’Est ne manquent pas. Pour citer deux exemples symptomatiques : le travail détaché (voir Travailleurs détachés : un dysfonctionnement exemplaire) et l’accueil des réfugiés (voir Aylan : le naufrage des valeurs européennes). Ces points ayant déjà été traités en détails, je ne m’y attarderai pas ici.

Dès lors, l’élargissement à l’Est, loin de marquer le triomphe de la construction européenne, a-t-il au contraire constitué son acte de décès ?

Évidemment, rien n’est tout noir ou tout blanc. Et il convient d’apprécier les différents éléments qui pèsent sur le bilan.

1) Aspects politiques :

L’entrée de ces Etats dans l’Union européenne a très vite été associée à une paralysie de la construction européenne. En effet, pour beaucoup, en privilégiant l’élargissement, l’Union aurait oublié la question de l’approfondissement. Il me semble que ce point pourtant souvent mis en avant est des plus contestables. Le « malheur » pour ces pays d’Europe centrale et orientale est surtout d’être arrivé en parallèle du processus de ratification du « Traité-constitutionnel » (voir Traité constitutionnel : un échec pavé de bonnes intentions). Or, si cet élargissement a indirectement joué dans l’appréciation du Traité, servant parfois de repoussoir, il ne peut être reproché à ces États la complexité institutionnelle de l’Union. Il était déjà difficile de travailler dans une Europe à 15 avec ces procédures-là. Et malgré les avancées du nouveau traité reprises dans le Traité de Lisbonne, la situation institutionnelle reste difficilement tenable à long terme. L’unanimité préservée sur des sujets aussi essentiels que la fiscalité entrave les nécessaires améliorations de la zone euro. Jusqu’en 2004, l’Union européenne était toujours arrivée à concilier élargissement et approfondissement, preuve que ces deux volets ne s’excluent pas forcément.

Il est certes vrai que jamais l’Union n’avait dû digérer l’adhésion concomitante de 10 Etats, auxquels se sont ajoutés la Roumanie et la Bulgarie en 2007 et la Croatie en 2013. Et c’est effectivement l’un des aspects qui a pesé négativement. Comment une structure aussi complexe que l’Union pouvait faire entrer en son sein 13 nouveaux membres en aussi peu de temps ? Il aurait fallu imaginer un processus d’adhésion graduée ou annuelle. Néanmoins, par culpabilité certainement envers ces Etats pour les avoir laissé sous le joug communiste, les Etats d’Europe de l’Ouest ne voulaient pas les faire attendre davantage. C’est d’ailleurs un sentiment similaire qui anime la politique de nombreux Etats à l’égard d’Israël.

A cette question institutionnelle, il convient d’ajouter une nouvelle problématique apparue récemment, à savoir le respect de l’Etat de droit et de la démocratie. L’ensemble des nouveaux adhérents sont de jeunes démocraties. Pire, mise à part l’ancienne « Tchécoslovaquie », peu ont connu de réels précédents démocratiques. Or, l’Europe assiste en son cœur à des atteintes répétées à ses valeurs. Cet affront mené par la Hongrie et la Pologne compromet grandement le message du projet européen (voir Hongrie, Pologne, Roumanie : à l’Est du nouveau). En plus de révéler le caractère prématuré de certaines adhésions, ces retournements interrogent. La libéralisation tant politique qu’économique qu’ont connu ces pays à marche forcé aurait dû être davantage soutenue. Là encore, le nombre a noyé l’examen attentif de chaque situation.

2) Aspects économiques :

A priori, vu le rattrapage considérable opéré par ces pays, le bilan peut ici sembler favorable. Pourtant, là encore, l’élargissement a été organisé sans réelle réflexion sur les conséquences des politiques conduites par l’Union. Quid de la politique de concurrence à 28 ? Quid aussi des libertés de circulation dans ce nouvel espace ? Résultat, les grands groupes des Etats de l’Ouest ont eu des comportements de prédation, qui leur ont d’ailleurs permis de bénéficier des fonds européens versés aux Etats de l’Est. En parallèle, de nombreuses entreprises ont délocalisé leurs entreprises pour profiter de la main d’oeuvre bon marché, augmentant d’autant le ressentiment des populations des anciens Etats membres.

Cette relation asymétrique n’a certes pas empêché l’unification du marché intérieur, mais doit désormais être conciliée avec un rattrapage social de l’Est, et un partage de la richesse par l’Ouest.

Ces différents éléments contribuent certainement à expliquer l’absence encore de réelle confiance entre les uns et les autres. Ainsi, par peur de la Russie, les pays d’Europe centrale et orientale privilégient leur alliance transatlantique. Il faut dire que la sympathie souvent affichée pour la Russie par les pays d’Europe de l’Ouest (surtout sous le tandem Chirac – Schröder ) a renforcé ce sentiment. C’est pourtant là un enjeu des prochaines années.

Ces écarts entre l’Est et l’Ouest de l’Europe continuent de traverser l’ancien rideau de fer. Les attentes étaient, il est vrai, démesurées. Et l’Union européenne a certainement pêché alors par ambition. Pour autant, force est de constater que le bilan est plutôt négatif. Il est peut-être temps d’enclencher une nouvelle donne.

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