Brexit : tragédie shakespearienne

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(Parade du Nouvel An, Londres, 2012)

« Joyeux Brexit ! hurla une femme à qui voulait l’entendre dans les rues de Londres.
Ce jour-là, je n’avais pas vraiment la tête à ça. J’avais la gueule de bois. Pas le coup de déprime qui vous saisit lorsque vous affrontez le passage du temps. Non, juste l’instant qui suit un trop plein d’alcool. Ma camarade matinale sourit à la vue de mon état. Oui, l’Anglais(e) connaissait mieux que quiconque la traîtrise des pubs, leur capacité de vous séduire, la chaleur accueillante qui vous conduisait à y passer des heures.
Alors, ça faisait déjà un an. Un an que les Britanniques avaient voté. Nous devions donc être un 23 juin 2017. L’été commençait à peine. Visiblement, le soleil était déjà parti en vacances. Dans ces latitudes, on pouvait s’interroger pour savoir si l’astre travaillait de temps en temps.
« Je vous offre un verre ?
– S’il contient un mélange à base de plantes detox, avec plaisir. »
N’étant pas face à un personnage d’Astérix, elle ne proposa pas d’ajouter un nuage de lait. Sur cette charmante proposition, nous nous sommes rendus dans un Starbucks à proximité – qui ne sponsorise pas cet article évidemment -. Après avoir commandé nos boissons et avoir eu la chance de voir nos gobelets signés de nos prénoms – écorchant au passage l’écriture du mien -, nous nous sommes installés sur une table, quelque peu à l’écart de l’agitation. La douceur de l’infusion m’aida à faire corps peu à peu avec la réalité. J’en profitais pour l’examiner un peu mieux. Comme être de circonstance, elle tombait plus bien, et j’avais eu plutôt de la chance. Elle avait quelque chose, un charme so british. Oui, c’était très cliché. Mais, que dire d’autre ?
« Je vous ai entendu tout à l’heure crier Joyeux Brexit.
– Il fallait bien marquer le coup.
– C’est vrai que sans ce rappel, on pourrait croire que vous êtes toujours membre de l’Union européenne (voir 3…2…1… Brexit !).
– Tss.
Son sifflement était délicieux. Elle avait quelque chose du serpent de la Bible. Une vrai tentatrice.
« Vous êtes déçu de notre départ ?
– Pas spécialement. Je vous ai toujours considéré comme des emmerdeurs. Depuis l’origine, le Royaume-Uni se déplaît, voire se débat dans l’Union européenne. (voir : Brexit : une bonne chose pour l’Europe ?). »
Ma réponse avait stoppé ce sourire taquin qui naissait sur son visage.
« Ah. Vous croyez donc que sans nous, tout ira mieux ? »
Il y avait dans sa question un soupçon d’ironie, une pointe de taquinerie. Etions-nous entrés dans une joute verbale ?
« Dans un couple en souffrance, le divorce est souvent la meilleure solution. Vous pensez être plus fort et plus heureux sans l’Union européenne ? Je rêve de voir ça.
– Nous sommes un grand peuple.
– Vous étiez un grand Empire. Mais, malgré le courage et l’abnégation de votre pays dans la lutte contre Hitler, la guerre froide vous a balayé, ravalé dans l’arrière-cour pendant que deux géants se livraient une lutte sans merci (voir La tentation du passé).
– Et vous alors ?
– Nous ? Nous, nous ne sommes plus au mieux non plus. Il y en a encore pour croire que sans l’Union européenne, nous serions à nouveau puissants et souverains. Quelle illusion ! (voir La Suisse ou l’illusion de la souveraineté) Vous savez, je ne suis pas Européen par conviction, mais par réalisme.
– L’ivresse des grands soirs n’a pas de prix.
– Sauf si elle provoque des lendemains douloureux et longs. Et croyez-moi, dans mon état, je sais de quoi je parle.
– Ma compagnie ne suffit-elle pas à vous charmer ?
– Elle a le mérite de me faire oublier quelque peu mes tempes.
– Je pensais que les Français savaient boire.
– Ah. Tout se perd. Je pensais que les Anglais étaient pragmatiques. Ils ont pourtant cédé à la déraison.
– Ou ils se sont complus à rejeter à nouveau un référendum, personnel cette fois (voir Brexit : l’inconséquence électorale). Par ailleurs, ils n’ont pas été aidé par les hommes politiques ni par la presse globalement eurosceptique dans cette campagne. On a eu le droit à toutes les promesses. Vous avez un peu suivi la campagne ?
– Un peu. J’ai bien aimé l’histoire de Boris Johnson et du soi-disant traitement des bananes par l’Union européenne. Heureusement, le ridicule ne tue pas.
– Ce n’est pas un de vos anciens présidents qui avait inventé de toute pièce une histoire de règlementation européenne sur la hauteur maximale où pouvait exercer un apprenti ? L’ensemble étant vendu au public sous la forme d’une blague.
– Touché.
– Il y en a eu des promesses futiles et des idées débiles. On a caricaturé la question, on a appauvri le débat avec des considérations superficielles. Avez-vous déjà vu La vie de Brian ?
– Le film des Monty Pythons ?
– Tout à fait. Il y a dedans une scène qui résume assez bien la complexité du rapport entre l’Union et le Royaume-Uni. Ainsi, un des leaders du Front de libération de la Palestine pose ce qu’il croît être une question oratoire : « Qu’ont fait pour nous les Romain ? » Et à son grand désarroi, l’assistance trouve peu à peu de nombreuses interventions positives de ces derniers. C’est un peu la même histoire avec l’Europe. Elle a mis en place de nombreuses réglementations positives (facilitation de voyages, suppression des frais d’itinérance, développement de l’égalité homme/femme, etc…). Mais, les gens ne la voient que comme un occupant étranger. Tant pis pour les progrès.
– C’est drôle que vous disiez ça. Vous avez quand même voté non au référendum.
– Vous savez, je n’ai jamais dit que j’étais partisan du Brexit. Je voulais juste marquer le coup, ne pas oublier ce jour où mon pays a préféré le grand large et son isolement, au rapprochement avec le continent.
– Vous savez, moi aussi, j’ai toujours été pour l’amitié entre les peuples.
– Tant que c’est de l’amitié, cela me convient. »
Je ne trouvais rien à répliquer. Cette phrase avait soufflé le peu de confiance accumulé pour opérer une tentative d’approche. Elle me regardait, un peu gênée.
« Il est encore tôt pour envisager plus, vous ne trouvez pas ?
– Après 60 ans de communauté de vie, il était peut-être temps de franchir le pas. Une étape décisive nous attendait.
– Peut-être que nous avions peur, peur de cet inconnu-là.
– Il y avait peut-être du bon au final.
– Sur le moment, certainement. Mais, les histoires d’amour ne finissent-elles pas mal, en général ?
– Tout est dans le « en général ». Il ne faut jamais faire d’une généralité une application au cas par cas.
– Qu’est-ce qui rendait ceci différent du reste ?
– Une idée plus audacieuse que les autres. »
Elle était portée par des rêveurs. Aujourd’hui, elle était traitée par des gestionnaires. Seuls les premiers pouvaient faire avancer le projet.
Je lui souris. Elle me rendit mon geste, y ajoutant une pointe de gêne. Elle me plaisait. Et je ne lui étais pas indifférent. Par malheur, son téléphone sonna. Elle décrocha ; c’était le travail qui l’appelait – au sens propre comme au figuré.
« Il me faut partir.
– Business as usual, n’est-ce pas ?
– Ne perdez pas votre accent français, surtout. Bonne journée.
– Je ne connais pas même votre prénom.
– Ni moi le vôtre. C’est certainement mieux ainsi. » Elle ajouta, avec un goût prononcé de la provocation « Tenez, appelez-moi, Europe. »
Et à midi, Europe est partie. Et je n’ai même pas eu le temps de lui dire merci. Merci pour ce moment. Dommage que vous soyez partie au fond, et avec vous votre beau pays. Ensemble, nous aurions fait de grandes choses. Séparés par les circonstances, et bien, nous verrons bien. Mais, sachez que ma porte vous restera toujours ouverte au cas où vous changeriez d’avis…


Ce texte vous a plu ? Vous pouvez retrouver une pièce de théâtre sur le Grexit ici : Unis dans l’adversité – Acte I.

Dernier billet sur le Brexit ici : Brexit : quels enjeux ?.

3 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. simple-touriste dit :

    « Elle a mis en place de nombreuses réglementations positives (facilitation de voyages, suppression des frais d’itinérance, développement de l’égalité homme/femme, etc…). »

    Propagande euto-béate classique. La baisse de l’itinérance aurait eu lieu de toute façon. L’Europe a interdit à notre régulateur des télécom de continuer à imposer une TA basse sur les SMS dans le but hallucinant de favoriser les systèmes de messagerie propriétaires, fermés, incompatibles, nécessitant d’avoir un smartphone à jour et non un simple mobile, ce qui favorise l’émergence de monopole puisqu’un meilleurs produit techniquement avec peu de personne joignables n’a aucun intérêt!

    L’Europe nous force à accepter que l’Allemagne subventionne son secteur d’énergie soi-disant « renouvelable » mettant dans le rouge tous les producteurs d’énergie contrôlable qui assurent la stabilité du réseau, qu’il va falloir subventionner! Et ils annoncent de plus en plus de soi-disant d' »énergie renouvelable » (ce qui n’existe pas et ne peut exister) ce qui va de plus en plus déstabiliser les réseaux!

    Message de l’administrateur : La fin du message a été tronquée. Les accusations de ce type n’apportent rien au débat.

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    1. Malgré toute ma volonté, je m’avère dans l’incapacité de comprendre le sens dudit commentaire.

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