Election 2017 : un parfum d’étrange défaite

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Il est rare de trouver dans le présent un écho d’ouvrages du passé. Pourtant, la situation actuelle renvoie à plus d’un titre à la sublime analyse que tira Marc Bloch sur la campagne militaire française en 1940 dans L’étrange défaite.

En effet, Marine Le Pen, d’après abondance de sondages, devrait passer le premier tour de l’élection présidentielle, dans une indifférence quasi-généralisée de la classe politique. Cette dernière a déjà accepté cette hypothèse comme une donnée intangible et préfère donc se diviser pour obtenir le lot de consolation, le second accessit pour le 7 mai. Le pari, plus ou moins crédible selon le candidat, est d’obtenir un large report des voix des autres candidats sur son nom afin de battre Marine Le Pen au second tour.

En parallèle, la Ve République semble en crise. Entre la multiplication des scandales, la défiance croissante des citoyens et le dysfonctionnement institutionnel du régime, le système paraît au mieux moribond, au pire en phase terminale. Il est d’ailleurs symptomatique que le président de la République ait dû pour la première fois renoncer à à concourir à nouveau à la Magistrature Suprême.

Cette atmosphère particulière, propice aux coups d’éclat comme à l’apathie généralisée, a quelque chose de commun avec la situation de la France en 1940. Evidemment, tout parallèle entre le passé et le présent comporte des limites et des biais. Pour autant, si l’avenir n’est jamais la complète réitération du passé, il se présente parfois sous un aspect bien familier.

A cet égard, l’analyse de Marc Bloch dans son livre susmentionné comporte plusieurs points qui semblent faire écho à cette campagne – politique cette fois. Après tout, comme le relevait l’auteur, « le passé a beau ne pas commander le présent tout entier. Sans lui, le présent demeure inintelligible. » 

Sur la crise que traverse le pays, Marc Bloch identifie notamment deux points à son époque qui résonnent avec la situation de la France en ce début de XXIe siècle.

¤ Des élites déconnectées : la multiplication des scandales politiques détruit le lien de confiance entre les responsables publics (élus et hauts fonctionnaires) et les citoyens, menaçant le bon fonctionnement de la démocratie (voir Le devoir d’exemplarité des responsables publics) « Une démocratie tombe en faiblesse, pour le plus grand mal des intérêts communs, si ses hauts fonctionnaires, formés à la mépriser et, par nécessité de fortune, issus des classes mêmes dont elle a prétendu abolir l’empire, ne la servent qu’à contrecoeur. »
Au passage, Marc Bloch pointe du doigt la haute fonction publique de l’époque, c’est-à-dire avant la création de l’ENA. L’auteur dénonce notamment que l’essentiel de ses membres provienne d’un même lieu : Sciences Po. Ainsi, la suppression de l’ENA prônée par certains, loin de répondre à la problématique de l’endogamie de ses élèves, ne ferait que déporter le problème en amont.

¤ L’impression d’un déclassement de la France : évident en 1940 après la brutale défaite face à l’Allemagne, plus implicite aujourd’hui avec ce sentiment profondément ancré que la France coule petit à petit. Tous les candidats assurent d’ailleurs redonner à la France son lustre d’antan.

A cette crise, tant morale qu’économique, la tentation existe de se tourner vers le passé pour ne pas affronter l’avenir (voir La tentation du passé) :

¤ Un amour singulier pour le passé : c’était déjà le cas en 1940 où certains invoquaient le retour à une France éternelle ; cette même rengaine est reprise par certains aujourd’hui (voir Politique et mémoires : souvenirs partiaux et oublis partiels ?).
« Toute une littérature de renoncement, bien avant la guerre, nous les avait rendus déjà familiers. Elle stigmatisait l’antiaméricanisme ». Elle dénonçait les dangers de la machine et du progrès. Elle vantait, par contraste, la paisible douceur de nos campagnes, la gentillesse de notre civilisation de petites villes, l’amabilité en même temps que la force secrète d’une société qu’elle invitait à demeurer de plus en plus résolument fidèle aux genres de vie du passé. »

¤ Des solutions passées remises au goût du jour : Quant ce n’est pas les autres que l’on rend responsable du marasme politique et économique française « à nos erreurs est-il plus commode paravent que les fautes d’autrui ? », de nombreux candidats invoquent des mesures au mieux dépassées, au pire sans objet. « En un mot, parce que nos chefs, au milieu de beaucoup de contradictions, ont prétendu, avant tout, renouveler, en 1940, la guerre de 1915-1918. Les Allemands faisaient celle de 1940. »

De cette étrange défaite de 1940 était sorti le pire. Qu’adviendra-t-il après cette campagne ? Difficile de savoir.
Pour autant, le fléau populiste n’est jamais une fatalité. Plutôt que tomber à nouveau dans la défaite, la France peut encore se relever, et chasser définitivement le spectre de 2005 (voir Pays-Bas et France : le spectre de 2005).


Voir aussi Drôle de campagne : haro sur les abstentionnistes ? et Election présidentielle 2017 : autopsie d’un espoir

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