Politique et mémoires : souvenirs partiaux et oublis partiels ?

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(Cimetière Okunoin – Koyasan, Japon, 2014)

L’intervention d’Emmanuel Macron à propos de l’épisode colonial français en Algérie, et notamment sa qualification de crime contre l’humanité, m’avait conduit à envisager un billet sur les relations complexes qu’entretiennent les hommes politiques et la mémoire nationale. Ceux-ci ont pris pour habitude de se référer régulièrement au passé, tout en omettant certains pans de notre histoire.

A cet égard, il pouvait sembler intéressant de traiter cette problématique sous le prisme de ce candidat. En effet, Emmanuel Macron jouit dans ce domaine d’une certaine caution intellectuelle puisqu’il a été l’assistant personnel de l’historien Paul Ricoeur, auteur notamment du fameux ouvrage, L’histoire, la mémoire, l’oubli.

Or, voilà que Marine Le Pen entre elle aussi dans le débat historique et dans le champ du roman national, puisque dans une déclaration prononcée dimanche 9 avril, elle reprend à son côté le mythe gaulliste de la France résistante et de la non-existence de Vichy.

Ce mythe utile après-guerre pour reconstruire une France traumatisée n’a pas survécu au tournant des années 60, avec la multiplication des témoignages des victimes, les recherches historiographiques et les procès des collaborateurs, culminant notamment avec le procès de Maurice Papon, haut fonctionnaire français. Certains feignent de croire que la France n’était pas à Vichy ou que notre pays ne pouvait de toute façon rien faire. C’est oublier un peu vite que le Danemark et la Bulgarie pourtant tous deux sous occupation allemande ont su protéger leur population : le premier grâce au Roi et à ses fonctionnaires qui ont porté l’étoile jaune, le second par l’intermédiaire de sa population (lire à ce sujet le bilan dressé par la philosophe Hannah Arendt dans Eichmann à Jérusalem : Rapport sur la banalité du mal). Cette discussion en France semblait d’ailleurs définitivement résolue depuis le beau discours de Jacques Chirac en 1995 reconnaissant la responsabilité de l’Etat français dans la rafle du Vel d’Hiv. Libre ensuite aux historiens de comprendre l’exacte place de chacun dans ce drame national, et à la justice de traduire les éventuels complices de ces exactions. C’était peu ou prou les mots justement de Paul Ricoeur dans L’écriture de l’histoire qui examinait les fonctions distinctes du citoyen, du juge et de l’historien.

Or, la récente remise en cause par Marine Le Pen témoigne à la fois de la difficulté de se confronter à son passé, particulièrement l’épisode de Vichy. Véritable traumatisme national, Vichy exerce sur les Français une véritable fascination/répulsion, très bien décrite par l’historien Henri Rousso avec l’expression « un passé qui ne passe pas ». Il semble nécessaire sans cesse d’y revenir : au mieux de le citer pour l’exorciser, et au pire de tenter de le réécrire pour l’effacer.

Pourtant, comme le remarquait le Président allemand von Weizsacker, « celui qui ferme les yeux sur son passé s’aveugle pour l’avenir ».

La France, comme l’ensemble des pays, n’a pas eu que des épisodes glorieux. Elle s’est à plusieurs fois fourvoyée au cours de son histoire, se lançant dans des entreprises désastreuses, accompagnant des politiques ignobles. Mais, justement, ces tâches du passé ne rendent au final que plus lumineux les grands moments de la France. A cet égard, l’affaire Dreyfus fut un instant exemplaire, où notre pays s’est autant abîmé que rehaussé, abîmé dans la condamnation à tort de Dreyfus, rehaussé dans la réhabilitation de celui-ci.

Mais, l’entreprise de certains politiques ne se limite pas à écarter certains pans douloureux du passé, elle magnifie tout autant une lecture anhistorique du passé (voir : La tentation du passé). S’accrocher désespérément au passé n’a pas de sens. Le passé est passé, et ne reviendra pas. Un exemple symptomatique de cet amour excessif pour les événements antérieurs fut l’aveuglement des dirigeants militaires français à rejouer en 1940 la première guerre mondiale, aveuglement pointé du doigt par Marc Bloch, historien contemporain de la période dans L’Etrange défaite.

Pour affronter l’avenir, il faut de nouvelles solutions. Faire référence à de Gaulle et sa vision de la France dans le monde n’a de sens que dans son contexte, dans un monde où ni la Chine, ni le Brésil n’étaient des puissances concurrentes. Comme il le répétait, une politique étrangère ne peut s’appuyer que sur les réalités tangibles de son époque.

L’histoire est nécessairement plurielle, partagée entre des événements plus ou moins nobles. L’ensemble fait l’histoire d’un pays. Il faut savoir à la fois ne pas occulter le passé, en célébrer ses plus beaux moments et préparer l’avenir. C’est à ce triple exercice que devraient s’astreindre les hommes politiques, plutôt que s’accrocher au passé ou en jeter une partie aux oubliettes du temps.


PS : A 8 jours du premier tour, semaine consacrée aux élections françaises de 2017. Les sujets européens ne seront naturellement pas oubliés.
Différents billets sont déjà consacrés à ces élections : ici.

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