Au nom du peuple : le mythe d’une fiction

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(Marche vers la Bastille un soir de 6 mai 2012 – Rue de Rivoli, Paris)

Le choix pour l’élection présidentielle de 2017 de Marine Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon d’inscrire dans leur slogan de campagne une référence explicite, au mot peuple, interroge à plus d’un titre.

Tout d’abord, il est paradoxal que ceux qui revendiquent représenter au mieux les intérêts du peuple soient souvent très éloignés de celui-ci.

Il n’est bien sûr pas nécessaire d’être comme une majorité de la population pour être proche d’elle. Néanmoins, l’écart semble se creuser sans cesse entre ces populistes 2.0 et le peuple d’en bas. Donald Trump, héritier multimilliardaire, exhibant régulièrement ses richesses, constitue à cet égard l’exemple paroxystique, comme l’était déjà Silvio Berlusconi. Mais, à cet extrême-là, on peut ajouter le cercle des millionnaires : Nigel Farage, Jorg Haïder, Jean-Marie Le Pen, Bepe Grillo.

La différence entre ces politiques et le peuple ne s’inscrit pas seulement au niveau de l’argent, mais aussi de l’éducation. Boris Johnson est passé par les écoles les plus élitistes du pays, Nigel Farage est un ancien trader de la City, Florian Philippot est un énarque, Marine Le Pen est une avocate parisienne. Aucun n’a, ne serait-ce, qu’entraperçu les difficultés que rencontrent le quidam moyen (fins de mois difficiles, échanges laborieux avec la CAF, …). Or, sans avoir personnellement connaissance de ce type de situation, il faudrait être en mesure de l’appréhender, ce que certaines déclarations d’hommes politiques mettent en doute, notamment autour du prix des produits de première nécessité.

En réalité, derrière l’utilisation du mot « peuple », se cache une division de la France, partagée entre un peuple qui serait opprimé jusque là et une élite qui gouvernerait en attendant (voir Trump : au nom des autres). Evidemment, personne ne veut faire parti de cette “élite” désignée à la vindicte populaire. Dès lors, il devient nécessaire de faire appel au premier.

Force est de constater qu’il s’agit d’un peuple particulier : ce n’est pas la minorité bruyante, ce serait la majorité silencieuse, celle qui ne pourrait s’exprimer, priver de parole par le “système politicomédiatique” (sic). Heureusement, ils seraient les porte-voix au plus haut niveau des souhaits du peuple. Le peuple devient alors un mythe dont chacun est libre d’épouser ses pensées. On ne peut que s’étonner des nombreuses traductions que proposent les hommes politiques pour transformer ce silence en quelque chose de concret. Par exemple, Florian Philippot, récemment, parlant à la place de ces concitoyens, estimait que l’une des priorités en France était la présence des minarets. Il ne semble pas que les trois millions de chômeurs soient focalisés sur cet aspect-là.

Plus révélateur, le Front national ne cesse de faire référence aux Brexiters et à Donald Trump, comme des modèles. Pourtant, dans ces deux situations, les nouveaux gouvernements mettent en place des politiques favorables aux ultrariches, la question sociale servant de cache-misère de leur politique. Que dire d’ailleurs que certains Brexiters n’envisagent le futur du Royaume-Uni uniquement sous l’angle d’un paradis fiscal ? Le nouveau Singapour ! En dehors de la question morale posée par ce destin, le cas de Singapour pris en exemple passe sous silence les inégalités extrêmes que connaît ce pays.

En réalité, cette proximité avec le peuple se retrouve davantage dans une liberté de langage, qui traduirait non pas un discours préformaté mais un ton honnête et transparent. Illusion à nouveau, mais illusion tenace, comme l’ont montré les saillies verbales d’un ancien Président autour de la quantité de frites à la cantine ou d’un futur Président à la Maison blanche sur les traits psychologiques de leurs voisins du Sud. En somme, il y aurait une “pensée unique” (sic) à combattre.

Ce système décrit comme un tout unanime, agrégeant philosophes, écrivains et journalistes, de droite comme de gauche, serait dressé contre la volonté populaire et plus particulièrement ses légitimes représentants.

Aujourd’hui, la quasi totalité de la classe politique française se déclare victime de ce système ; (mal)heureusement, le ridicule d’une posture n’a jamais tué personne.

Ainsi, le FN qui ne cesse d’hurler qu’il est sous-représenté, voire boycotté, alors même que l’un de ses porte-paroles attitré fait le tour des matinales et des émissions politiques.

Ces attaques contre le “système” se multiplient et trouvent notamment une déclinaison régulière contre les sondages. Les sondages qui ne constituent qu’une méthodologie d’examen de l’opinion publique à un instant donné, se retrouvent ainsi sous le feu des critiques.

Tous les hommes politiques pratiquent aujourd’hui l’art de les utiliser selon leur sens. Ils s’en gargarisent lorsqu’ils sont favorables, leur nient tout droit d’existence dans le cas contraire.

En résumé, l’appel au peuple ne sert pas à redonner du pouvoir à celui-ci, mais à légitimer les opinions du candidat. Qu’importe au fond ce que pense vraiment « le peuple » à supposer qu’on puisse circonscrire sa pensée dans une seule direction, il faut parler en son nom, mais surtout parler à sa place.


Voir aussi La tentation du passé.

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