Unis dans l’adversité – Acte III

IMGP2801

Suite des Acte I et Acte II

Même salle.

Mêmes personnages.

Les cinq hommes sont attablés. Le cinquième homme regarde les autres avec mépris. La femme cherche à les raccommoder.

LE PREMIER HOMME – Vous ne buvez pas votre café ?

Le cinquième homme repousse le café. La femme tente de lui proposer le café. Il lui lance alors un regard accusateur.

LE CINQUIEME HOMME, repousse le café. – Je vous pensais mon allié.

LE DEUXIEME HOMME – Jamais satisfait. On lui avance de quoi s’offrir un café et encore, il nous reprocherait qu’il soit chaud.

LE TROISIEME HOMME – On ne va quand même pas attendre que le café refroidisse ?

LE QUATRIEME HOMME – Quel gâchis ! Il jette vraiment l’argent par les fenêtres !

LE DEUXIEME HOMME – S’il ne veut pas boire le café, tant pis pour lui. Nous sommes quittes. Nous avons fait ce que nous pouvions. On ne peut agir contre la volonté de quelqu’un. Sortons.

La femme les fixe intensément.

LE PREMIER HOMME – Un seul de vous osera-t-il la défier ?

LE TROISIEME HOMME-: Et vous ?

LE PREMIER HOMME – Si je vous pose la question, vous pouvez deviner la réponse.

LE DEUXIEME HOMME, s’adresse au cinquième homme. – Pour un peu, vous laisseriez penser que vous êtes le seul sujet de préoccupation sur ce continent.

Un silence gêné envahit la salle. Tous les portables sonnent.

LE QUATRIEME HOMME, lit. – Alerte info. Coup de froid sur le sommet.

LE DEUXIEME HOMME, moqueur. – Tant que ce n’est pas son café.

LE QUATRIEME HOMME, lit. – Le consensus fait défaut.

LE DEUXIEME HOMME – Tant que ce n’est pas son pays.

LE PREMIER HOMME – Allons. Tout ceci n’est pas très constructif. Nous n’arrivons à rien pour le moment. Reprenons au début, tâchons d’y voir plus clair.

LE TROISIEME HOMME – Sages paroles.

LE DEUXIEME HOMME – Ne serait-ce pas au président de séance d’en décider ?

LE PREMIER HOMME – La séance est-elle ouverte ?

LE DEUXIEME HOMME – Je n’ai pas encore tranché ce point.

LE PREMIER HOMME :- Alors, règlons ça rapidement.

LE DEUXIEME HOMME – A condition que ce ne soit pas à n’importe quelle condition.

LE PREMIER HOMME – Cela relève de l’évidence. (Il se tourne vers le cinquième homme.) Vous êtes d’accord ?

Un silence gêné envahit la salle.

LE PREMIER HOMME – N’allez-vous donc rien dire ?

LE CINQUIEME HOMME – Que puis-je dire …

LE DEUXIEME HOMME – Avant qu’il dise quoique ce soit justement, il serait peut-être temps d’ouvrir la séance, afin d’enregistrer ses paroles et pouvoir les prendre pour argent comptant.

LE PREMIER HOMME – C’est vrai.

LE TROISIEME HOMME – Plus vite nous ouvrons la séance, plus vite nous pouvons espérer la refermer.

LE QUATRIEME HOMME – Tout a été dit.

LE DEUXIEME HOMME – La séance est donc ouverte.

Un silence gêné envahit la salle.

LE PREMIER HOMME – Pas un mot ?

LE CINQUIEME HOMME – Que puis-je dire de plus ?

LE DEUXIEME HOMME – De plus ? Vous n’avez rien présenté.

LE CINQUIEME HOMME – Comment aurais-je pu présenter quoi que ce soit ?

LE DEUXIEME HOMME – Vous auriez présenté des garanties, de l’argent, un dessous de table ; l’affaire aurait été pliée.

LE CINQUIEME HOMME – Tout est dit, non ?

LE DEUXIEME HOMME – Il a raison. Tout est dit. Nous ne parviendrons pas à un accord, clôturons cette réunion que nous puissions rentrer.

LE CINQUIEME HOMME – Et finir ainsi ?

LE DEUXIEME HOMME – Ca n’aurait jamais dû commencer.

LE CINQUIEME HOMME – Mais, nous n’avons même pas commencé.

LE TROISIEME HOMME – Le plus grand péril qui nous menace, c’est la lassitude.

LE DEUXIEME HOMME – Murez-vous dans le silence, si cela vous amuse. Nous gagnerons du temps.

LE PREMIER HOMME – Messieurs, s’il vous plaît.

LE CINQUIEME HOMME – Je pensais avoir affaire à des inconnus, je faisais face aux responsables.

LE TROISIEME HOMME – Aux responsables ?

LE QUATRIEME HOMME – Vous ne manquez pas de toupet !

LE PREMIER HOMME – Gardons notre calme.

LE DEUXIEME HOMME – Attention à ne pas lancer les accusations à la va-vite.

LE CINQUIEME HOMME – Mon pays est enfermé dans un carcan.

LE PREMIER HOMME – Un corset. C’est plus seyant, et plus vendeur auprès du grand public. Je vous transmettrais les éléments de langage de mon cabinet.

LE TROISIEME HOMME – Nous sommes pour l’heure entre nous. Nous pouvons nous passer de communication et jouer carte sur table.

LE CINQUIEME HOMME, s’enflamme. – Nous affrontons un carnaval de mesures, des trois pour cent de déficit au soixante pour cent de dettes. Pour les respecter, il nous faudrait au moins une inflation de deux pour cent et une croissance de trois. Nous en sommes loin, il me semble.

LE DEUXIEME HOMME – Ne jetez pas ainsi le droit qui est au fondement de notre union.

LE CINQUIEME HOMME – Nous savons tous que ces critères ont été écrits sur un coin de table, établis par des diplomates, non par des économistes.

LE DEUXIEME HOMME – Comme l’ensemble de ces traités dont vous voulez picorer les dispositions selon ce qui vous agréé le mieux !

LE QUATRIEME HOMME – Nous n’étions pas là pour décider de ces règles stupides ! Mais, nous avons pris sur nous de les appliquer quelque soient les efforts qu’il en coûte !

LE CINQUIEME HOMME – Je ne serai pas le vilain petit canard de la fable européenne. Je laisse à d’autres ce rôle, moi dont les convictions épousent pleinement la portée fédérative que contiennent ces traités.

LE TROISIEME HOMME – Vous visez quelqu’un par ce genre de propos ?

LE CINQUIEME HOMME – Je vous vise tous, sans distinction. Mon pays se meurt de vos politiques.

LE PREMIER HOMME, gêné. – Nos politiques ? Ce ne sont pas nous qui adoptons ces mesures. C’est vous.

LE CINQUIEME HOMME, élève la voix. – Sur les exhortations de qui ? Sur les vives recommandations de qui d’autre ?

LE DEUXIEME HOMME – Il me semblait plutôt que votre pays se meurt de l’absence de toute politique véritable.

La femme tente de ramener le calme, par des gestes apaisants mais qui irritent finalement davantage les hommes.

LE TROISIEME HOMME – N’inversez pas les responsabilités. Si vous êtes dans le pétrin, nous n’y sommes pour rien. Ce n’est pas nous qui avons trafiqué vos comptes.

LE CINQUIEME HOMME – Vous vous êtes bien complus dans votre pseudo-ignorance de nos difficultés.

LE DEUXIEME HOMME, s’énerve. – C’est tout de même trop facile ! Personne, je dis bien personne, ne vous a poussé à quémander. (Un temps.) C’est vous qui traînant votre chapeau êtes venus faire la manche à l’ensemble d’entre nous. Si ça n’avait tenu qu’à nous, croyez-moi, vous auriez trouvé porte close. Mais, bon, il paraît que les traités qui nous lient mentionnent le mot « solidarité ». Il paraît que votre pays est l’un des piliers de notre civilisation. Il paraît que notre organisation est irréversible ! Il paraît que nous avions un devoir à votre égard et vous un droit à notre encontre ! (Un temps.) Alors, nous avons dû délier nos bourses. Et nous voilà ensemble cloitrés pour le sommet de la dernière chance. C’est le énième, mais il faut à nouveau vous sauver. Je n’ai jamais eu ni la foi ni la patience de certains de mes collègues.

LE CINQUIEME HOMME – A l’horizon, je ne vois point de fumée blanche, juste de nouvelles années noires.

LE DEUXIEME HOMME – N’espérez pas lier ma langue. Si ma main doit être prodigue, ma bouche sera acerbe.

LE CINQUIEME HOMME – Ne vous inquiétez donc pas. Chaque pièce prêtée est dûment enregistrée et durement remboursée.

LE QUATRIEME HOMME – Encore faudrait-il qu’elles soient toutes remboursées. Nous aussi, nous avons des obligations et des traites à remplir.

LE CINQUIEME HOMME – Combien de temps paierons-nous pour les fautes de nos pères ?

LE DEUXIEME HOMME – Quand est-ce que plutôt vous paierez enfin ?!

LE PREMIER HOMME – Vos grand-pères n’étaient pas tous exempts non plus.

LE CINQUIEME HOMME, narquois. – Peut-être plus que les vôtres.

LE TROISIEME HOMME – Adressez-vous à eux, demandez leur de régler les comptes.

LE QUATRIEME HOMME – Vous voyez, nous sommes plutôt cléments. Nous permettons à d’autres de payer vos dettes.

LE CINQUIEME HOMME – Nous sommes soumis à un joug permanent de mesures qui semblent non seulement sans fin mais aussi inefficaces.

LE DEUXIEME HOMME – Il faudrait nous expliquer pourquoi une politique qui marche dans tous les pays ne fonctionnerait pas chez vous.

La femme tente de les arrêter, sans succès.

LE CINQUIEME HOMME – Parce que nous sommes un peuple fier.

LE TROISIEME HOMME – Un peuple sans administration surtout, à l’impôt longtemps aléatoire.

LE CINQUIEME HOMME – Je suis venu avec un mandat clair de mon peuple.

LE QUATRIEME HOMME – Comme nous tous ici. Nous représentons nos peuples. Vous n’êtes pas le seul ici. Le mien est d’ailleurs simple : plus jamais ça !

LE DEUXIEME HOMME – Je ne doute pas que votre attitude peut vous gagner chez vous des points ; mais chez nous, elle irrite profondément. Comment voulez-vous que j’explique à mon opinion publique que nous vous avons déjà prêté par deux fois de l’argent, argent dont on attend toujours la couleur et que nous sommes prêts à en avancer encore ?

LE TROISIEME HOMME – De quoi vais-je avoir l’air en revenant dans mon pays pour dire que nous en sommes encore au même stade ?

LE CINQUIEME HOMME – C’est vrai. Nous avons fait des erreurs. Mais, dire que vos politiques fonctionnent dans les autres pays cache la cruelle réalité de populations obligées de se priver. (Un temps.) Je ne devrais pas vous parler. Vous n’êtes pas digne. Pendant des minutes entières, vous avez tenté d’écarter l’objet de notre réunion.

LE PREMIER HOMME – Écarter ? Personne n’a rien écarté. Nous avons repoussé. Dans votre intérêt et dans le nôtre. (Un temps.) Nous savions qu’un tel sujet, par son importance et sa sensibilité, serait susceptible d’engendrer des rancœurs et de provoquer la dégénérescence de notre réunion. Nous sommes entre gens de bonne compagnie. Nous ne pouvons nous prêter à un spectacle grotesque.

LE TROISIEME HOMME – Regardez où nous en sommes maintenant.

LE QUATRIEME HOMME – Sommes-nous plus avancés ?

LE DEUXIEME HOMME – Sommes-nous enfin remboursés ?

LE CINQUIEME HOMME – Quand serons-nous enfin respectés ?

LE PREMIER HOMME – Comportez-vous comme nous le souhaitons et vous serez respecté comme l’un des nôtres.

LE CINQUIEME HOMME – Très bien.

LE QUATRIEME HOMME – Voilà la première parole raisonnable, une parole sur laquelle nous pourrons construire un accord équitable par tous, un accord…

LE DEUXIEME HOMME – Un accord où vous nous rembourserez ce que vous nous devez et nous en serons quittes.

LE CINQUIEME HOMME – Il m’a toujours semblé qu’un diktat au cours de l’histoire de l’Europe suffisait.

LE DEUXIEME HOMME – Vous oseriez comparer cet accord à un diktat ?

LE CINQUIEME HOMME – Bruxelles n’est pas Versailles. Mais, on subit le même joug de la part des prétendus vainqueurs.

LE PREMIER HOMME – On y trouve les mêmes rotomontades des perdants.

LE DEUXIEME HOMME – Peut-être même ferons-nous grâce d’une partie des intérêts, mais une partie seulement et une partie point trop importante non plus.

LE QUATRIEME HOMME – Attention à ne pas nous engager sur votre générosité.

LE TROISIEME HOMME – Vous voyez, nous n’avons jamais progressé aussi vite.

LE CINQUIEME HOMME – Alors, soit. Puisqu’il est question de dettes, ouvrons le placard des dettes. Mais, ouvrons le entièrement. (Un temps.) Que chacun retire ce que les autres lui doivent et rembourse l’intégralité de ses dettes. On aboutira vite à la seule conclusion qui vaille : tout le monde a dû, doit et devra de l’argent à tout le monde. La seule question, c’est comment organiser ce transfert ? Ces traités qui nous lient, ce ne sont pas que des mots, ou du moins, ça ne devrait pas seulement l’être. On parle de « solidarité », c’est vrai. On parle « d’union sans cesse plus étroite ». Y voit-on les ébauches ? Non. Un ramassis de pingrerie et de désunion.

LE PREMIER HOMME – Voilà des paroles beaucoup moins raisonnables.

LE TROISIEME HOMME – Empruntes d’idéalisme.

LE DEUXIEME HOMME – Et qui passent sous silence la question de nos emprunts. Vous évoquez les questions de solidarité contenues dans les traités, je vous rappelerai que ces traités contenaient aussi des règles que vous avez bafouées.

LE CINQUIEME HOMME – Nous ne sommes pas les seuls à ne pas les avoir respectées. (Il s’adresse au deuxième homme.) Vous même en votre temps. (Il s’adresse ensuite au premier homme.) Et vous aussi. (Il se tourne enfin vers le troisième homme.) Quant à vous, vous n’êtes même pas partie dans cette union-là, ne soyez donc pas juge ici.

LE QUATRIEME HOMME – Et nous alors ?

LE CINQUIEME HOMME – Vous n’avez certes pas encore dépassé les seuils, mais vous le devez notamment aux nombreux fonds qui vous alimentent.

LE PREMIER HOMME – C’est peut-être vrai. Mais, aucun de nous n’a justifié autant de sommets pour résoudre son cas ! Nous n’avons pas foutu la merde sur tout le continent pour des considérations internes !

LE CINQUIEME HOMME – Ne tombons pas dans de nouveux accords de Munich !

LE DEUXIEME HOMME – Après le diktat, Munich !

LE CINQUIEME HOMME, s’enflamme. – Prenez garde qu’à Berlin, ceux qui découpèrent l’Afrique se crurent des architectes. Ils sont aujourd’hui considérés comme des bouchers.

LE DEUXIEME HOMME – Munich, Berlin. D’autres villes ?

LE PREMIER HOMME – Étonnant qu’il n’est pas encore parler du procès de Nuremberg.

LE QUATRIEME HOMME – Mais, serait-il le juge ou l’accusé ?

LE TROISIEME HOMME – Toute l’histoire des relations entre nos pays y passera-t-elle ?

LE QUATRIEME HOMME – L’histoire de notre continent en somme.

LE TROISIEME HOMME – Vous vous donnez, qui plus est, le beau rôle. Mais, je n’oublie pas qu’à côté de ces discours généreux, vous bloquez l’entrée de vos confrères pour des broutilles de nom ! Où est la solidarité et l’union dans ce vernis nationaliste ?

LE PREMIER HOMME – Le temps passe et nous n’avançons pas. (Il regarde sa montre.) Ce n’est pas que ce que vous avez à dire ne présente guère d’importance, mais, vous conviendrez que la situation des agriculteurs atteint la limite de l’acceptable et que d’autres problèmes tout aussi importants, voire plus, mériteraient que l’on s’y attarde et que l’on leur accorde le temps nécessaire à leur résolution.

LE TROISIEME HOMME, l’approuve de la tête. – Ce sont là de très sages paroles. D’ailleurs, puisque nous en sommes à évoquer les autres sujets d’importance, la question de notre participation globale à cet ensemble que vous constituez et que nous avons rejoint tant bien que mal devrait se poser afin que nous obtenions les concessions que nous exigeons pour nous permettre de rester à un moindre coût politique et financier, sans préjudice aucun.

LE DEUXIEME HOMME – Vous pensez que c’est vraiment le moment ?

LE TROISIEME HOMME – Le peuple a voté, monsieur. Je ne suis que son exécuteur…

LE QUATRIEME HOMME – Testamentaire ?

LE TROISIEME HOMME – Si je devais attendre qu’il n’y ait plus de crise pour proposer une renégociation de notre contrat, nous serions renvoyés aux calendes grecques !

LE DEUXIEME HOMME – Comme pour le remboursement de la dette.

LE QUATRIEME HOMME – C’est tout à fait vrai. De même, il est impératif d’oeuvrer pour assurer une meilleure équivalence entre les différents niveaux des régions européennes.

LE CINQUIEME HOMME – En quoi nos difficultés seraient résolues ?

LE QUATRIEME HOMME – Peuvent-elles être seulement résolues ? (Un temps.) Nous en doutons.

LE PREMIER HOMME – Nous n’allons pas y passer des nuits entières. Ce serait du temps perdu.

LE TROISIEME HOMME – Et beaucoup trop de pyjamas utilisés.

LE DEUXIEME HOMME – Et comme le temps, c’est de l’argent. Et que de l’argent avec vous, nous en avons déjà perdu beaucoup. Nous pourrions tâcher d’économiser notre temps.

LE CINQUIEME HOMME – Mon peuple se mourra toujours autant.

LE TROISIEME HOMME – Le mien aussi à force d’être enserré dans cette union trop étroite entre les peuples. La situation ne peut plus durer. Que les régions séparationnistes restent dans notre ensemble, mais que nous, nous puissions sortir du continent et nous exiler loin, à moins évidemment que tout ce que nous demandons nous soit donné ! Nous resterons des alliés, même des amis. Mais, nous ne partagerons plus la même caféterière !

LE QUATRIEME HOMME – Il faudra avant de partir penser à payer les cafés déjà commandés en commun.

LE PREMIER HOMME – Et que dire de nos agriculteurs ! Ils sont le sel de notre pays ! Sans eux, pas d’agriculture ! Sans agriculture, pas d’industrie. Sans industrie, pas de profit.

LE DEUXIEME HOMME – Sans profit, pas de prêt.

LE CINQUIEME HOMME – Je m’attendais plutôt à une réponse de cet acabit : « Ce n’est pas faute de les financer ».

LE DEUXIEME HOMME – Eux travaillent, contrairement à d’autres.

LE CINQUIEME HOMME – Pour un salaire décent.

LE QUATRIEME HOMME – Allez dire ça à nos employés !

LE PREMIER HOMME – Vous le voyez bien, nous sommes submergés de problèmes.

LE CINQUIEME HOMME – A force de n’en traiter aucun.

LE TROISIEME HOMME – Vous n’êtes pas le seul à avoir des revendications.

LA FEMME – Arrêtez !

LE CINQUIEME HOMME, surpris. – Elle parle ?

LE DEUXIEME HOMME – Ce serait surtout bien qu’elle se taise.

LE TROISIEME HOMME – Qui lui a donné la permission de parler de toute façon ?

LE QUATRIEME HOMME – Pas moi.

LE PREMIER HOMME – Convenons de suite d’une résolution pour qu’elle ne puisse parler sans notre accord.

LES AUTRES – Parfait.

Leurs portables sonnent.

LE PREMIER HOMME – Et encore, nous devons tenir compte de la presse.

LE TROISIEME HOMME, lit. – La réunion sur les concombres avortée à cause du sommet ! La bureaucratie technocrate de Bruxelles se désintéresse du quotidien des citoyens ! L’Europe dans la pénurie alimentaire ?

LE DEUXIEME HOMME – Si nous cessions de traiter la situation de ces citoyens, nous pourrions aborder d’autres problèmes.

LE CINQUIEME HOMME – Que penser d’un journal qui privilégie les concombres aux citoyens ?

LE PREMIER HOMME :- Attention à ce que vous dites. Le sort de nos agriculteurs peut en dépendre.

De nouveaux coups à la porte. Tout le monde se fige.

LE QUATRIEME HOMME – Qui cela peut-il être ? (Un temps.) Pas d’alerte pour nous informer ?

LE TROISIEME HOMME – Tout le monde est désormais bien là.

LE DEUXIEME HOMME, désigne la femme. – Même elle est venue.

LE CINQUIEME HOMME – Tout sera bon pour éviter l’objet de cette rencontre.

LE PREMIER HOMME – Enfin, nous les premiers sommes surpris de ce soudain contretemps.

LE TROISIEME HOMME – Peut-être que si nous faisions semblant de ne pas avoir entendu et vaquer à nouveau à nos occupations…

LE DEUXIEME HOMME – Et risquer de parler de ces préoccupations à lui ? Sans façon.

De nouveaux coups à la porte.

LE QUATRIEME HOMME – Faudrait-il nommer un délégué pour voir de quoi il retourne ou se diriger ensemble pour parlementer avec ces intrus ?

La femme se dirige vers la porte.

LE DEUXIEME HOMME – Regardez ! Elle prend encore les devants !

LE TROISIEME HOMME – Pas cette fois ! (Il s’adresse aux autres.) Interposez-vous devant elle ! Un peu de nerf !

Le troisième homme court vers la porte et l’entrebâille. Les autres hommes font obstruction à la femme sans oser pour autant la regarder.

LE TROISIEME HOMME – Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ? (Un temps.) Des réfugiés ? Ils ne manquaient plus que vous ! (Un temps.) Nous cherchons tous à fuir quelque chose, vous savez. Ne vous en déplaise, vous n’aimeriez pas ce continent. Des débats à n’en plus finir, des discussions stériles, des échanges vains. (Un temps.) De toute façon, nous sommes complets. Un problème à la fois. Vous croyez que vous êtes les seuls ? Non. Bon. (Un temps.) Du balai, maintenant. On s’occupera de vous plus tard. (Un temps.) Comment ça quand ? Lorsque nous vous trouverons un créneau entre les concombres trop grands et les pains trop cuits ! (Un temps.) Au pire, tant que vous ne prenez pas l’Eurostar, nous ne serons pas très regardant avec vos histoires. Ce sera leur affaire, pas la nôtre. Mais, sachez quand même que nous escomptons quand même que nos préoccupations fondamentales soient traitées avant vos basses considérations d’asile. Car croyez-moi, il faut être bien idiot pour vouloir vivre sur ce continent. Tout s’y meurt dans le silence. L’avenir s’offre aux aventuriers audacieux. (Un temps.) Toutefois, faites-moi plaisir, ne venez pas chez nous. Nous n’avons plus de place. Nos îles sont petites.

Le troisième homme claque la porte. Tout le monde sursaute. Les hommes esquissent des mines de soulagement.

LE TROISIEME HOMME – Gonflés, ces gens ! Qui leur a donné le droit à la parole d’abord ? Ils ne sont même pas citoyens, ils sont apatrides !

LE DEUXIEME HOMME, soulagé. – Au moins, nous avons évité de parler des réfugiés. C’est d’ailleurs pour cette raison que je ne vous tiendrais pas rigueur d’avoir outrepassé les formes

LE PREMIER HOMME – Cachez à jamais de notre vue, ce petit enfant noyé que nous ne saurions voir, pour parodier les propos d’un dramaturge de notre cru.

LE CINQUIEME HOMME – Peut-être que la marée aura l’intelligence de les remporter chez eux. Ces vagues incessantes m’épuisent. Quand est-ce que le flux se tarira enfin ?

LE QUATRIEME HOMME – Etaient-ils chrétiens ?

LE PREMIER HOMME – Finalement, l’ordre du jour rend le problème de notre collègue particulièrement important, au point que je pense que nous sommes tous d’accord d’y accorder le temps nécessaire à sa résolution.

LE CINQUIEME HOMME – Je suis extrêmement ravi de vous voir enfin intéressés par mon problème. C’est vrai qu’un instant, à l’arrivée d’un nouveau problème, j’ai craint que l’attrait de la nouveauté vous détournerait du cas que je vous ai présenté ici.

LE PREMIER HOMME :- Que de mauvaises intentions vous nous prêtez !

LE TROISIEME HOMME – Je suis certain que nous trouverons un terrain d’entente susceptible d’offrir une juste mesure à même de nous détourner de préoccupations secondaires.

LE DEUXIEME HOMME – Nous ne demandons que ça. Tout faire pour unir, ne rien faire pour diviser.

LE QUATRIEME HOMME – Nous voilà partis sur de très bonnes bases.

Les cinq hommes se penchent pour discuter. La femme essaie d’épier les brides de conversation, d’empêcher la connivence qui s’installe entre eux. Mais, chacune de ces tentatives se retrouve repoussée, augmentant d’autant son recul.

Après un certain moment, les hommes se redressent, échangent des sourires, voire des poignées de mains, jetant par la même occasion quelques regards narquois à la femme.

LE PREMIER HOMME – Finalement, nous en sommes venus à bout.

LE DEUXIEME HOMME-: Elle a même fini par céder.

LE CINQUIEME HOMME – Comme quoi, rien ne résiste à la fraternité des hommes.

LE TROISIEME HOMME – Je crois que nous pouvons clore la séance.

LE QUATRIEME HOMME – Attendez.

Leurs portables sonnent.

LE DEUXIEME HOMME, lit. – Alerte info. Accord en vue au sommet.

LE TROISIEME HOMME – Cette bonne vieille presse.

LE CINQUIEME HOMME – Qu’en disent les réseaux sociaux ?

LE QUATRIEME HOMME, lit. – Ils évoquent les dernières photos de Miss Monde.

LE CINQUIEME HOMME – Il y a de nouvelles photos ?

LE PREMIER HOMME – Vous ne vous formalisez pas que notre accord n’intéresse pas les gens ?

LE QUATRIEME HOMME – Est-ce au fond bien ou mal ? (Un temps.) Je ne sais pas.

LE DEUXIEME HOMME, lit. – Ah. Et nos équipes ont gagné leurs matchs de qualification.

LE PREMIER HOMME – Parfait. Les peuples seront contents. Et de l’accord, ils ne se soucieront pas.

LE TROISIEME HOMME – Clôturons la séance.

La femme cherche vainement à s’y opposer.

LE PREMIER HOMME – Tout le monde est d’accord ? Parfait. La séance est close.

LE DEUXIEME HOMME – Une minute. En tant que président de séance, il m’appartient à moi et à moi seul de clôturer ladite séance. Dans l’euphorie de l’accord, vous semblez oublier toutes les règles qui rendent ces réunions vivables.

LE PREMIER HOMME – Pouvons-nous clôturer la séance ?

LE DEUXIEME HOMME – C’est au président de décider.

LE PREMIER HOMME – Et qu’en pense le président ?

LE DEUXIEME HOMME – J’agrée.

LE QUATRIEME HOMME – Merci à tous pour votre participation.

LE DEUXIEME HOMME – Cela vous dit de boire un verre au bar en face ?

LE CINQUIEME HOMME – C’est vous qui invitez alors. (Un temps.) Je plaisante.

LE TROISIEME HOMME, regarde sa montre. – Un petit verre, alors.

LE DEUXIEME HOMME, désigne le cinquième homme, à voix basse. – Vu ses revenus, il sera forcément petit.

LE QUATRIEME HOMME – Allons-y.

LE PREMIER HOMME – Les lumières s’éteignent sur cette salle, et nous ne sommes pas prêts de les voir se rallumer.

Les cinq hommes rangent leurs affaires, évitant de croiser le regard de la femme. Lorsque leurs affaires sont prêtes, les cinq hommes se tiennent bras dessus, bras dessous, et sortent tous ensemble, non sans avoir jeté un regard moqueur à la femme affligée.

Après que la porte soit claquée, la femme malgré la fatigue qui se lit sur ses yeux, remet les chaises à sa place, en profitant pour effectuer un tour autour de la table de réunion. Puis, la femme fixe le public.

LA SPECTATRICE, de l’extérieur. – Tu es sûr d’avoir oublié quelque chose ?

LE SPECTATEUR, de l’extérieur. – Puisque je te dis que j’avais mon téléphone.

LA SPECTATRICE, de l’extérieur – Tu as peur de rater de nouvelles alertes info sur Miss Monde ?

LE SPECTATEUR, de l’extérieur – Tu m’agaces !

Le couple entre sur scène.

LE SPECTATEUR – C’est fini visiblement.

LA SPECTATRICE – Non, regarde. Il reste la femme.

La femme s’avance vers la scène, sous le regard de la spectatrice, alors que son mari continue de chercher.

LA FEMME – Finalement, à aucun moment, personne n’aura pris la peine de parler du vrai sujet, du seul sujet : l’avenir en commun. C’est bien beau de se féliciter d’avoir un passé partagé et de faire face dans le présent. Mais, c’est complètement inutile si personne ne peut ni ne sait travailler sur l’avenir ensemble.

La femme retombe dans son mutisme.

LE SPECTATEUR – J’ai trouvé mon appareil photo. Allez, viens, on peut y aller maintenant.

LA SPECTATRICE, bouleversée – Oui.

LE SPECTATEUR – Qu’est-ce que tu as ?

Les deux spectateurs se retirent.

LA SPECTATRICE, de l’extérieur – Rien de grave. Juste, un réveil un peu brutal. (Un temps.) Je crois que j’ai vu la mort d’un rêve. Jamais je ne comprendrais comment tout cela est arrivé.

La femme s’effondre sur scène.

Un bref instant passe.

La spectatrice entre sur scène et court vers la femme, suivie par le spectateur.

LA SPECTATRICE, la prend sous les épaules. – Aide-moi à la relever.

LE SPECTATEUR, la saisit aussi. – Que comptes-tu en faire ?

LA SPECTATRICE – Je n’en sais rien encore.

LE SPECTATEUR – Elle est lourde !

LA SPECTATRICE – Ne sois pas un goujat !

LE SPECTATEUR – Tu as décidé ce qu’on en fait ?

LA SPECTATRICE – Pas encore. (Un temps.) Mais, je pense qu’elle sera mieux entre nos mains qu’avec eux.

Entourée du couple, la femme est menée hors de la scène.

FIN

4 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Didou dit :

    J’ai lu/bu avec grand plaisir cette courte pièce. Pleine de rythme et d’humour ! On la croit se voir jouée sous nos yeux !
    Félicitations !

    J'aime

    1. Nicolas dit :

      Merci beaucoup. Votre message me touche tout particulièrement.
      Au plaisir de vous revoir sur ce blog

      J'aime

  2. LeBret dit :

    Pour le quinté dans l’ordre je dirais : la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni, la Pologne et évidemment la Grèce.

    J'aime

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