L’euro, à quel prix ?

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(Spectacle nocturne – Château de Versailles, 2011)

La campagne présidentielle battant son plein, quelques candidats aux deux extrêmes du spectre politique appellent explicitement ou non à une sortie programmée de la zone euro.

En effet, l’euro, après 15 ans d’exercice, n’aurait toujours pas rempli ses promesses. Pire, il aurait aggravé la situation économique de nombreux Etats membres.

Qu’en est-il en réalité ?

Tout d’abord, et c’est à déplorer, force est de constater que lors des débats autour du Traité de Maastricht en 1992, bon nombre de responsables pour défendre cette nouvelle étape dans la construction européenne ont annoncé des promesses irréalisables. Ainsi, à les entendre, avec l’euro, la croissance était assurée, les économies progresseraient, l’intégration avancerait.

Cela, personne ne pouvait en réalité le garantir. Surtout, moins de six ans après son lancement en 2002, le monde traversait la plus grave crise économique de son histoire après celle de 1929 : la « Grande Récession » de 2008. A cette première difficulté s’est ajoutée une crise spécifique à la zone euro, due à la réalité des finances publiques grecques.

Or, en raison du manque d’instruments d’intégration, ce qui devait être un épiphénomène – la Grèce représentant seulement 1,4% du PIB de la zone euro – a contaminé l’ensemble de la zone, au point que la viabilité de la monnaie commune s’est posée.

Pour autant, la catastrophe annoncée par certains – l’historien Emmanuel Todd prévoyant par exemple la mort de l’euro pour 2011 – a-t-elle eu lieu ?

Non. Comme souvent, au bord du précipice, les Etats membres sont finalement arrivés à surmonter leurs réticences initiales et à mettre en place des instruments pour conjurer la crise : un mécanisme européen de stabilité, des prêts pour les Etats en difficulté. A ces mesures s’est ajoutée l’intervention de la Banque centrale européenne (BCE) : intervention verbale de Mario Draghi en 2012, président de la BCE et rachats massifs de dettes souveraines depuis mars 2015.

Pour autant, certaines problématiques demeurent : écarts de productivité croissants et difficultés persistantes à retrouver la croissance.

En effet, les Etats ont voulu avancer dans l’intégration sans l’ensemble des instruments nécessaires. Ils ont créé un système où « les dettes nationales sont souveraines, et la monnaie sans souverain » (Fitoussi). Il manque aujourd’hui à la zone euro la possibilité de réaliser des transferts budgétaires, voire de mettre en place un véritable budget de la zone euro. Cet ensemble devrait être piloté par un ministre affecté pleinement à cette tâche, sous le contrôle d’une formation spécifique du Parlement européen. En parallèle, le marché intérieur du travail, encore inachevé malgré les progrès récents, doit être approfondi.

En résumé, pour reprendre la théorie économique, la zone euro n’est toujours pas optimale.

Faut-il alors sortir de la zone euro ? Quelles en seraient les conséquences économiques ? Tout le monde, les partisans comme les contempteurs de cette idée, s’accordent à dire qu’à court terme, les effets seraient négatifs. En effet, un changement de monnaie se traduirait certainement par une fuite des capitaux vers l’étranger, une hausse de l’inflation et un renchérissement des produits importés.

Tout l’enjeu de la question se situe à long terme. Or, à une date aussi lointaine, comme le faisait déjà remarquer l’économiste J. M. Keynes, « nous serons tous morts », critiquant ainsi l’immense inconnue qui préside au futur lointain (voir Les économistes, ces scientifiques d’un genre nouveau).

Un changement monétaire permettrait sûrement aux produits français d’être plus compétitifs que leurs homologues allemands renchéris par la valeur du nouveau deutschmark. Néanmoins, et c’est un oubli fréquent, l’Espagne ou l’Italie bénéficieraient eux aussi de cette dévaluation monétaire et pourraient offrir des produits moins chers que la France. Historiquement, ces deux pays ont eu des monnaies plus faibles que celle de la France.

L’instauration de taxes sur les produits importés pour compenser la faible compétitivité-prix de la France, comme certains le proposent en plus, aurait des effets réduits puisque les autres Etats réagiraient en mettant en place des impositions réciproques. A cet égard, parmi les secteurs les plus pénalisés, on trouverait l’agriculture.

Quant à la possibilité de créer une coopération entre les Etats européens pour éviter les mouvements de change pour compenser l’euro, elle existait déjà, c’était le système monétaire européen. C’est justement parce que ce système a été incapable de répondre aux attentes que l’idée d’une intégration plus poussée a fait son chemin.

En résumé, le résultat d’une sortie de la zone euro serait certainement peu bénéfique, voire néfaste tant l’actuelle balance commerciale de la France est défavorable à une monnaie trop faible.

D’ailleurs, une petite précision s’impose sur la réalité de la situation des pays actuellement hors zone euro. En effet, lors du Traité de Maastricht, certains Etats ont préféré conserver leurs monnaies : le Danemark, la Suède et le Royaume-Uni. Mise à part ce dernier qui bénéficie d’une monnaie de renommée internationale (la livre sterling), les deux premiers voient leur monnaie aujourd’hui indexées sur le niveau de l’euro. Dès lors, leur souveraineté monétaire est toute relative. La Suisse, pourtant non-membre de l’Union européenne est dans une situation similaire alors qu’elle est citée à foison par les populistes d’extrême-droite comme exemple de souveraineté conservée (voir La Suisse ou l’illusion de la souveraineté).

En réalité, les attaques contre l’euro servent généralement de prise à une critique plus large de l’Union européenne. Abandonner le premier ne sauvera pas la seconde.

Comme le relevait l’OFCE dans sa note de 2014, Que sait-on de la fin des unions monétaires ?, les unions monétaires sont avant tout des constructions politiques. A cet égard, la question d’une sortie de la zone euro ne peut être traitée au niveau économique, mais seulement à l’échelle politique.

En tant que symbole, l’euro est aujourd’hui un pilier de l’Union européenne. Mais, ses fondations ne sont toujours pas assurées. Pour être pleinement efficiente, cette monnaie doit s’inscrire dans une zone monétaire enfin optimale. Cela nécessite plus que des mesures épisodiques, cela nécessite d’effectuer un « saut quantique », pour reprendre les mots de Mario Draghi, vers toujours plus de «coopération qui renforce et de solidarité qui unit » (Jacques Delors).

Pour aller plus loin :
– Direction Générale du Trésor, Un budget pour la zone euro, 2013
– Direction Générale du Trésor, Pourquoi et comment approfondir aujourd’hui le marché intérieur européen ?, 2015
– CAE, Pour une politique macroéconomique d’ensemble de la zone euro, 2015


Sur ce thème, voir La fin du Pacte de Stabilité : le début d’une nouvelle ère ?

Intéressé par les enjeux de l’élection de 2017, une sélection d’articles à retrouver ici.

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