Schengen ou la tentation des frontières

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(Segment du Mur, Berlin – 2013)

Anis Amri a franchi plusieurs frontières (au jour de cette tribune, trois). Il n’en fallait pas plus pour que la presse s’étonne de l’exploit, posant en boucle la même question : “Comment a-t-il pu passer de Berlin à Milan ?”

La réponse est pourtant évidente et ne nécessite nullement un travail journalistique approfondi : comme tout le monde.

C’est le principe même de l’espace Schengen : permettre à chacun de circuler librement au sein des Etats participants (22 Etats membres de l’Union et 4 Etats tiers).

A l’origine, déjà 30 ans de cela, il s’agissait de l’aboutissement d’un rêve. Après avoir permis la libre circulation des idées (la Renaissance, les Lumières, …) et celle des marchandises (l’Europe des “Trente Glorieuses”), l’Europe permettait aux hommes de circuler librement. Seules subsistent des frontières extérieures avec le reste du monde.

Par le passé, la circulation fut déjà facilitée entre les hommes, seulement interrompue par l’arrivée de la guerre. Elle est d’ailleurs admirablement décrite par Stefan Zweig dans ses récits de voyage qui peuplent son livre-testamentaire Le Monde d’hier – Souvenirs d’un Européen.

Certains, notamment à droite, font soudain mine de s’offusquer que l’espace Schengen puisse aussi permettre à un terroriste en puissance de circuler. Alors, l’Europe est mise en accusation : “Bruxelles faciliterait l’action des djihadistes”. Pour un peu, ils y voient une négligence au mieux, une complicité au pire. Que proposent-ils ? Ils plaident pour un “nouvel accord Schengen”, sans préciser les changements à apporter. Ils feignent d’ignorer qu’il existe déjà des possibilités de rétablissement des frontières en cas de crise. L’Europe reste un bouc-émissaire facile : il semble toujours plus intéressant de jeter ce projet à la vindicte populaire, que prendre la peine de le défendre ou de l’expliquer.

D’autres, plus à droite, s’insurgent que dans notre monde, il ne soit plus possible d’avoir des frontières ouvertes. La menace terroriste et le flux de réfugiés obligeraient à revoir notre protection. Place aux barricades, et faites qu’elles soient les plus hautes possibles. Un candidat à la présidentielle américaine avait même promis un mur.

Pourtant, des murs dans le passé, il y en a eu. Et la plupart ont connu un franc succès. Mur d’Hadrien de l’Empire romain face aux barbares, Ligne Maginot face aux Allemands, Mur de Berlin pour enfermer la population. Tous réputés infranchissables.

Il faut être honnête. Frontières tangibles ou non, on n’empêchera jamais les gens de traverser. Le territoire française présente plus de 6000 kilomètres de frontières terrestre et maritime. Il est matériellement impossible d’en assurer la pleine et totale surveillance. Quand à l’érection de murs, elle n’empêchera pas les gens de creuser des tunnels, comme le montre l’exemple israélo-palestinien.

Ensuite, cet espace sans frontières profite aux populations limitrophes. Il suffit de voir les trains remplis de Français se diriger vers le Luxembourg pour entrevoir l’intérêt : la possibilité de travailler dans un autre pays, sans passer justement des heures aux postes-frontières.

Que dire d’ailleurs des fils de l’immigration qui ont contribué à la grandeur de ce pays ? De René Goscinny à Emile Zola, de Pablo Picasso à Marie Curie, ils ont, eux ou leurs parents, traversé une frontière pour rejoindre la France.

La frontière et le repli sur soi ne peuvent être les seules politiques à opposer à ces défis. Elle ne nous fournira qu’une protection illusoire. Des mêmes pierres vous pourrez ériger des temples ou des tombeaux.

N’y a-t-il alors rien à changer ?

Si, bien sûr. Il faut développer la coopération policière en Europe. Comme souvent, les Etats, soucieux de préserver des semblants de souveraineté, ont accepté de partager certaines compétences sans mettre en commun l’ensemble des outils nécessaires au bon fonctionnement. On partage la même monnaie, sans partager les mêmes politiques économiques. De même, les Etats partagent le même espace, sans partager la même police.

La création d’un corps de garde-frontières européen était un premier pas pour protéger les frontières extérieures. Il reste à développer son pendant au niveau des frontières internes. Cela pourrait prendre la forme d’un « FBI » européen.  C’est aux Etats d’en prendre la responsabilité.


Sur les autres politiques européennes (Pacte de stabilité, Accords commerciaux, …),  plusieurs articles sont disponibles ici.

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