Le devoir d’exemplarité des responsables publics

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(Représentation de la Vertu dans des azuleros, Salvador de Bahia, Brésil – 2016)

Récemment, l’absence de peine contre Christine Lagarde dans l’affaire relative à l’arbitrage favorable à Bernard Tapie a suscité – à raison – l’indignation d’une partie de la population.

En plus d’un verdict extrêmement favorable, les considérations de la Cour de justice de la République sur la stature de la personne incriminée pour justifier sa décision ont ajouté une désagréable impression. Pourtant, son éventuelle négligence, outre le coût qu’elle aurait pu entraîner pour le contribuable, paraît difficilement compréhensible au niveau qui était le sien.

Au demeurant, il convient de relever que c’est la seconde fois qu’est reprochée à Christine Lagarde une telle attitude. En effet, déjà, comme présidente du Conseil de surveillance de l’IEP d’Aix en Provence, elle n’avait pas eu connaissance des « partenariats » multiples avec des universités parfois folkloriques.

En attendant, l’extrême-droite tire profit de l’impression d’impunité des responsables pour fructifier ses dividendes politiques sur la colère des gens.

Certes, la crise et ses répercussions, le progrès et ses bouleversements ont aussi contribué à la montée des extrêmes. Mais, c’est surtout le défaut d’exemplarité de certains responsables et leur faible mise en cause qui contribuent davantage à cette expansion.

Il y a évidemment les affaires : scandales financiers ou malversations en tout genre. Au cours des cinq dernières années, les responsables suivants ont été au mieux mis en examen, au pire traduits en justice : Sylvie Andrieux, Karim Arif, Jérôme Cahuzac, Wallerand de Saint-Just, Christine Lagarde, Claude Guéant, Nicolas Sarkozy, Georges Tron (liste non-exhaustive, délivrée par ordre alphabétique).

Il y a aussi le malaise créé par certains événements qui ne relèvent peut-être pas de la justice mais qui entrent dans le domaine de la morale : Jean-Pierre Jouyet, secrétaire général de l’Elysée et sa belle-fille nommée au Musée du Quai Branly ; José Manuel Barroso et son arrivée à Goldman Sachs ; Neelis Kroes et sa société dans un paradis fiscal ; Brice Hortefeux et sa “blague sur les auvergnats” (sic) ; Roseline Bachelot, alors ministre de la Santé et son fils, diplômé des Beaux-Arts parachuté à l’INPES ;  etc…

Il y a, et c’est plus insidieux, la déconnexion complète de certains responsables avec le quotidien de la population, déconnexion révélée publiquement par le biais d’une réponse à une question a priori banale (Nathalie Kosciusko-Morizet et le prix du ticket de métro, Christine Lagarde et celui de la baguette de pain, Myriam El-Khomri et le nombre de CDD renouvelables, Jean-François Copé plus récemment et le prix du pain au chocolat), ou par le comportement de certains responsables (Nadine Morano et son 110 m² à faire “pleurer les préfets” ou Patrick Devedjian et son appartement de fonction, à 13 km de sa maison. Une tribune avait été publiée dans le Monde en 2010 pour dénoncer de telles attitudes, ici).

Evidemment, l’extrême-droite ne jouit d’aucune probité supplémentaire, comme en témoignent les multiples affaires concernant ses principaux dirigeants en France, comme en Europe. Jorg Haïder, populiste autrichien a été par exemple corrompu par une banque.

Ils ont beau se draper dans une virginité de façade, dénonçant une cabale médiatique ou judiciaire contre eux ; la réalité est tout autre. Beaucoup jonglent tout aussi bien avec les règles que leurs homologues des autres partis, comme le montre l’affaire des assistants parlementaires du FN au Parlement européen. Néanmoins, forts de ne pas exercer le pouvoir, ils ne sont pas les premiers à subir la foudre des électeurs.

Face à ces failles répétées dans l’exemplarité attendue, la responsabilité des décideurs doit être relevée, au-delà même des exigences qui pèsent sur le simple citoyen. Si la Justice, par nature aveugle, s’exerce en principe sur chacun avec égalité,  ne devrait-elle pas traiter différemment les situations en fonction du contexte ? Le responsable a aussi contrevenu au symbole qu’il incarne. Dès lors, pour reprendre le tableau de la Justice dressé par Jean de la Fontaine, dans sa fable Les animaux malades de la peste,“selon que vous soyez puissant ou misérable, les jugements de Cour vous rendront blanc ou noir”,  sauf que cette fois, c’est avec les premiers que la Justice doit être la vigilante. Ce n’est qu’à ce prix-là que le pouvoir par autrui est acceptable et tolérable.

A cet égard, l’Europe à laquelle rien n’est pardonnée doit être particulièrement regardante. Elle ne peut tolérer le moindre accroc à l’image qu’elle renvoie, déjà passablement écornée. La Commission aurait du poursuivre José Manuel Barroso pour son passage à Goldman Sachs. Certes, l’argumentaire était faible juridiquement parlant, et il est probable que la poursuite aurait échouée. Mais, il y a parfois des défaites juridiques qui sont autant de victoires politiques.

L’affaire Lagarde était, de la même manière, une opportunité pour la Cour de justice de la République de justifier son existence. Las, elle a rappelé son inutilité, trop souvent paralysée par les enjeux politiques. Créée suite à l’affaire du sang contaminé, elle s’était déjà avérée incapable de trouver l’équilibre entre politique et juridique.

Cette exemplarité des responsables publics est certes, aujourd’hui, plus que jamais nécessaire. Nécessaire pour lutter contre l’extrême-droite. Nécessaire aussi pour maintenir le lien avec les citoyens.

Faute toutefois de décideurs parfaits, c’est encore sur le terrain d’une responsabilité facilitée et organisée (juridictions ordinaires, peines aggravées pour les élus, …) que se situent les fondations d’une République irréprochable.


Sur ce thème, voir aussi La justice dans la séparation des pouvoirs.

Sur un sujet annexe, L’affaire Barroso : retour sur un immense gâchis

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