Trump : au nom des autres

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(Graffiti, Foz do Iguazu, Brésil – 2016)

L’élection de Trump a causé un séisme politique autant par ses effets futurs que par la surprise de sa victoire.
En effet, aucun « expert » parmi les médias ou les analystes n’avait su prévoir l’arrivée d’un tel scénario.

Evidemment, les causes ne manquent pas pour expliquer aujourd’hui le succès de Donald Trump, notamment les faiblesses de son adversaire Hillary Clinton. Néanmoins, il me semble que l’élément le plus déterminant est l’expression, soudaine et au plus haut niveau, « des autres ».

Ces « autres », ce sont les laissés-pour-compte du libre-échange, les exclus de la mondialisation, les méprisés des élites, annoncés de manière lucide par Michael Moore dans une tribune de juillet 2016 (« Midwest : le Brexit de la ceinture de rouille », coincé entre le cœur névralgique californien et le poumon financier new-yorkais, ici). Avec leur amour de la malbouffe, leur défense de valeurs conservatrices et leur attachement aux armes, ils sont souvent présentés, en Europe, comme des caricatures de l’Amérique. Mais, n’en sont-ils pas en réalité le meilleur reflet ?

Dans son édito du 9 novembre, le journal Le Monde évoque l’expression d’un « vote de la colère ». Il semble qu’il s’agisse de davantage ; c’est le vote d’un refus, l’opposition déclarée à un monde en perpétuel changement.

Il y a les changements récents. L’extension du mariage aux couples de même sexe, en 2015.

Il y a les événements à venir. L’entrée en minorité de la population blanche, en 2042.

Mais, il y a surtout les processus permanents. La mondialisation d’abord. L’interventionnisme, ensuite. Une bonne partie de la population ne croit plus en la première et ne veut plus de la seconde.

Ces deux aspects ont pourtant constitué les piliers de l’hégémonie américaine depuis la fin de la Guerre froide. Par une série croissante d’accords commerciaux, les Etats-Unis ont été les principaux artisans de l’abaissement généralisé des taxes et du développement des échanges. Par divers partenariats militaires au niveau international, ils ont tenté d’organiser, voire de régir, le nouvel ordre mondial.

Pourtant, à mesure que le regard du monde sur l’Amérique se durcissait, le doute des Américains augmentait. Or, l’expression de cette crainte a été au mieux ignorée, au pire écartée. Aujourd’hui, les Américains ont privilégié un candidat profondément isolationniste et protectionniste, comme le rappelle son slogan : « America first ».

Cette orientation américaine est loin d’être isolée. Elle se développe partout en Europe. Il y a eu bien sûr le référendum sur le Brexit, l’écart révélé entre le centre financier londonien et les villes en déclin  (Liverpool, Manchester). La France est tout autant partagée entre une capitale qui touche les dividendes de l’internationalisation et des lieux qui la paient au prix fort (Gandrange, Florange, Belfort…). Au fond, comme le remarque B. Hopquin dans le Monde, la France de Trump est sous nos yeux.  Mais, déjà, l’opposition franche aux accords commerciaux (TAFTA, CETA) ou aux quotas de migrants révélait une ligne de fracture de plus en plus accrue entre ceux qui décident et ceux qui ont le sentiment de subir.

La victoire de Trump, comme celle du Brexit, ne représentent pas forcément une pleine adhésion au personnage ou au message. Tous deux sont devenus le symbole exécutoire pour une minorité qui s’est braquée face aux bouleversements de nos sociétés.

Pour preuve, la pertinence des arguments ne compte plus, la vraisemblance des propositions est une donnée négligeable. Bienvenue dans « l’ère de la post-vérité« , si bien annoncée par K. Viner, directrice du journal The Guardian (ici).

Seront-ils mieux protégés grâce à Donald Trump ou dans un Royaume-Uni indépendant ? On peut légitimement douter ; mais, ces deux projets ont su habilement catalyser les aspirations des uns pour un nouveau monde et les craintes des autres sur la fin d’un monde. Aspect important du discours : le retour annoncé dans les deux cas à une grandeur passée et idéalisée, seul remède face à une réalité complexe et mouvante.

Jusqu’alors, incapable de s’adapter par elle-même, faute d’en avoir les moyens et les codes, cette frange de la population avait traversé les évolutions du monde. Aujourd’hui, elle se retrouve actrice de l’Histoire par la grâce de la démocratie et par la puissance d’internet. Comment refuser l’ivresse du Grand Soir à si bon compte ?

A l’inverse, une minorité de la population a accumulé postes, pouvoirs et prestiges. Sûre de sa force, cette « élite » a commis deux erreurs d’appréciation.

D’une part, elle a accordé une confiance aveugle à des valeurs qu’elle jugeait universelles. Le progrès ne paraissait plus avoir de limite. Pas un instant, elle n’a pris la peine de défendre et de protéger les valeurs qu’elle considérait jusqu’alors comme acquises.

D’autre part, elle n’a pas pris la mesure du rejet dont elle fait actuellement l’objet. Trop souvent déconnectée de la réalité, comme le montrent les nombreux scandales (notes de frais des députés au Royaume-Uni en 2009,  pantouflage de Barroso à Goldman Sachs en 2016 ou encore, le dépassement financier de la campagne présidentielle française de 2012), elle ne paraît plus représentative pour une frange croissante de la population.

Résultat, des candidats hétérodoxes aux propositions iconoclastes ont su rencontrer une audience de plus en plus large, jusqu’à arriver au pouvoir ou imposer leurs idées dans le débat public.

A ces problèmes, l’élite s’est avérée incapable de répondre, pourchassant au mieux les fantaisies de ces adversaires qu’elle ne pouvait atteindre, tentant au pire, maladroitement d’en défendre certaines. S’il ne faut ignorer leurs problèmes, il faut se garder de proposer de fausses solutions à ces problèmes.

Que faire alors ?

Instruire tout d’abord, comme le rappelait déjà le philosophe Alain, considérant cette tâche comme « le premier devoir de l’élite ». Tâche ô combien herculéenne aujourd’hui dans l’ « ère de la post-vérité ». Tâche ô combien nécessaire. La démocratie sans pédagogie ne peut céder la place à de la démagogie.

Mais, cette exigence s’avère insuffisante. Pour être écoutée, l’élite devra avant tout restaurer le lien de confiance. Cela nécessitera en amont une exemplarité à toute épreuve, en aval une responsabilité de tout instant.

Aux responsables d’agir, vite et bien, avant qu’il ne soit trop tard.


Sur un sujet proche, voir Brain Dead ou le néant de la politiqueLa tentation du passé et La méthode Trump à l’épreuve.

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