La Suisse ou l’illusion de la souveraineté

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(Oeuvre d’Othonel, Centre Pompidou – Paris, France – 2010)

Sur les cartes figurant l’Union européenne, la Suisse, par sa position géographique, apparaît comme une petite tâche blanche au milieu d’une terre bleue. Sans rejouer l’allégorie biblique de David contre Goliath, la Suisse est souvent utilisée par les partis d’extrême-droite européens comme un exemple d’un pays encore souverain, dernier îlot de résistance à l’envahisseur européen (sic). Pour un peu, il ne manquerait plus de retrouver Petisuix, personnage d’Astérix chez les Helvètes.

Plus sérieusement, il semble intéressant de déterminer le degré de souveraineté dont jouit réellement la Suisse.

Déjà, il faut rappeler que la Suisse est un pays neutre, qui se caractérise donc par sa propension à ne se mêler d’aucune affaire du monde, et ainsi à pouvoir fréquenter tout le monde. Cette caractéristique est loin d’être anecdotique puisqu’elle lui offre la possibilité de vivre paisiblement son existence. Sans ennemi, il est plus facile de rester solitaire dans son coin. Et encore, cet état peut être facilement menacé. Les heurts provoqués avec la Libye par l’arrestation du fils de Khadafi pour un cas de torture ont montré les limites de l’absence total d’allié. Sans même un adversaire véritable, les différends avec les États-Unis sur le secret bancaire ont obligé la Suisse à abandonner purement et simplement ce trait fort de leur système financier. Là encore, la Suisse, petite nation, n’a pas eu vraiment de possibilité de dialoguer avec la première puissance américaine.

Plus important encore, la Suisse n’est plus seule souveraine. En effet, elle s’est liée avec l’Union européenne sur plus de 150 accords commerciaux. En échange de ces accords, la Suisse est conduite, d’une part, à contribuer au budget de l’Union, et, d’autre part, à appliquer les règles européennes sans les avoir décidées. Niveau souveraineté, on a vu mieux, il me semble. Pire, la consultation populaire sur les quotas à appliquer pour les travailleurs a conduit le Gouvernement suisse à des contorsions juridiques pour ne pas contrevenir aux règles européennes. Évidemment, le Gouvernement aurait tout aussi pu sortir du cadre européen. Néanmoins, une telle sortie s’opposait à ses intérêts fondamentaux puisque la Suisse dépend de la main d’œuvre des travailleurs frontaliers et de l’exportation de ses entreprises vers le marché intérieur.

Et oui, entre les idées populistes et leur application, il y a souvent un bord infranchissable : la réalité. La Suisse a tout à gagner à rester dans ce statut hybride ; seule, elle n’aurait que peu de chance. Cette solution est, à l’inverse, moins satisfaisante pour l’Europe ; c’est pourquoi, la Commission souhaiterait un système proche de l’Espace Economique Européen (Norvège, Islande, Liechtenstein) où l’intégration est plus poussée et ressemble moins à un statut à la carte. La Suisse pourrait perdre ses dernières particularités.

La Suisse n’est donc pas le pays indépendant qu’aiment tant décrire les souverainistes. Elle n’appartient certes pas à l’Union européenne, mais elle contribue financièrement à son existence et applique une partie de ses règles. D’ailleurs, sa monnaie même tient compte de la valeur de l’euro pour ne pas sortir d’une certaine valeur d’échange. Là encore, l’indépendance monétaire est seulement virtuelle.

Derrière le cas suisse, il ne faut pas oublier la question britannique. En effet, une partie des électeurs en faveur du Brexit ont voulu redonner au Royaume-Uni une partie de sa souveraineté qu’il avait librement décidé de partager à plusieurs. Au final, dans ses relations futures avec l’Union, sera-t-il plus souverain s’il doit en réalité appliquer les règles européennes sans participer à leur élaboration ? Rien n’est moins sûr.

Dans le monde d’aujourd’hui, la souveraineté totale n’existe plus. Le cas de la lutte contre le réchauffement climatique en est certainement l’exemple le plus significatif.

Le cas suisse illustre surtout une vision limitée de la souveraineté, entendue encore comme un concept « absolu et indivisible » (définition datée de J. Bodin au XVIIe siècle). Or, la souveraineté est à l’instar des autres notions, en évolution. Il ne faut pas oublier par ailleurs que derrière la définition de J. Bodin, il y a avant tout une thèse censée justifier l’absolutisme royal français.

La souveraineté partagée semble une solution plus intéressante. Elle ne consiste pas à abandonner sa souveraineté mais à la partager avec d’autres Etats pour arriver à assurer ensemble à répondre à certains problèmes. Au fond, c’est peut-être ça un pays souverain, un pays capable de posséder seul ou à plusieurs des réponses aux défis auxquels il est confronté. L’Union européenne peut être le bon cadre de cette répartition.

Sur les relations UE/Suisse, lire le dossier du journal Le Temps (ici)


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6 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Aphax dit :

    Je n’interprète pas la souveraineté que prône les partis « populistes » comme de l’isolement mais plus comme le libre choix au Pays de sa politique internationale ainsi que de sa politique tout court. Après UE ou pas, nous sommes bien obligés d’interagir au niveau international. Finalement quel est l’intérêt d’être en dehors de l’UE si c’est pour subir indirectement sa politique sans pouvoir y participer ?

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    1. Nicolas dit :

      Complètement d’accord avec votre dernière phrase.

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