Les économistes, ces scientifiques d’un genre nouveau

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(Détournement d’affiche, Musée du communisme, Prague – 2010)

Récemment, Cahuc et Zylberberg, plus connus pour leurs différents travaux sur les politiques d’emploi ont publié un pavé dans le mare. Le titre ? Le négationnisme économique.

Le titre est à lui seul tout un programme. D’emblée, les auteurs ne se privent pas d’une comparaison grotesque avec le négationnisme, c’est-à-dire à l’origine la contestation de la réalité du génocide mis en œuvre contre les Juifs, négationnisme qui, en France, est passible de poursuites pénales. Certes, ce terme recouvre aujourd’hui une acceptation plus large, la contestation de faits historiques. Le fait toutefois de l’y adjoindre l’adjectif « économique » ne suffit pas à justifier ce mélange douteux.

Mais, outre la désolante question de la forme, il reste la question essentielle du fond. A ce titre, l’ouvrage pose deux principaux problèmes.

D’une part, les auteurs réduisent un peu vite la pensée de leurs adversaires, qui serait forcément, à les en croire, erronée si elle ne s’inscrit pas dans leur courant. Sans entrer dans le détail dans ces querelles de chapelle, il ne peut qu’être réducteur d’attribuer à l’économie un seul courant, qui plus est, un seul courant qui serait le bon. L’histoire économique a montré que rarement, un courant avait totalement raison, si tant est qu’un seul courant ait eu raison un jour.

D’autre part, ces deux auteurs semblent oublier que l’économie n’est pas une véritable science. C’est certes une discipline sérieuse, mais peut-être trop sérieuses pour les hommes.

On ne compte plus les débats interminables sur de nombreux sujets économiques, preuve de la difficulté à établir un quelconque diagnostic unanimement considéré. Il n’y a qu’à voir l’impossibilité de faire le bilan des trente-cinq heures ou du Crédit impôt compétitivité emploi, réformes majeures de deux quinquennats (sur le dernier, voir la note instructive de S. Guillou de 2015, OFCE – CICE : entre convictions et incertitudes). Contrairement à ce que disent les auteurs, l’immensité des données ne suffit pas à établir un diagnostic et une évolution consensuels.

La problématique de l’économie comme science ne s’arrête pas là. On ne compte plus les pronostics et les prédictions d’économistes de renom qui se sont avérés faux. Ainsi, A. Greenspan, ancien président de la Fed aux Etats-Unis, considérait en 1994 que les banques sont mieux à même de connaître les risques et le fonctionnement des contreparties que les régulateurs. En 2009, ce même homme paraissait dévasté devant l’effondrement de ses convictions, en parallèle de la chute des cours boursiers. Dans cette même veine, le FMI devait, dans un travail inédit de mea culpa, avouer avoir commis une erreur de calcul dans le traitement de la dette grecque, au point que la récession fut bien plus sévère qu’attendue.
A titre de comparaison, que dirait-on par exemple si le GIEC devait admettre une erreur susceptible de renverser les politiques mises en œuvre en faveur du climat ?

L’économie a ceci de bien qu’on y prédit sans interruption une nouvelle crise toutes les semaines, et tant pis si celle-ci ne se matérialise pas toujours. Il y a bien un retournement à un moment pour donner à l’heureux Cassandre son moment de célébrité, victoire temporaire sur les Candides qui n’ont pas vu arriver ladite crise.
A cet égard, de nombreux économistes annoncent depuis 2011 – oui, 2011! – la prochaine crise. Mention spéciale à P. Artus et ses pronostics alarmistes. Or, force est de constater que de nouvelle crise, il n’y a pas eu.
Comme le rappelait J. Galbraith, « la seule utilité de la prévision économique est de rendre l’astrologie respectable. »

Le Prix des sciences économiques en l’honneur d’Alfred Nobel a certes donné un vernis de respectabilité à ce domaine. Mais, il n’en fait pas une science, et encore moins une discipline exacte.
Au fond, pour reprendre les mots de J. Giraudoux dans La Guerre de Troie n’aura pas lieu, l’économie est peut-être « la plus puissante école de l’imagination. Jamais poète n’a interprété plus librement la nature qu’un » économiste une statistique.


Intéressé(e) par l’économie ? Plusieurs billets sur ce sujet sont disponibles ici.

2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Jean-David dit :

    Très intéressant. Mais pour aller plus loin; et si le vrai problème de l’économie, ou plutôt de celle telle qu’elle est souvent pratiquée en France et défendue par la thèse de ces auteurs, était que son véritable but n’est autre qu’influencer les décisions politiques afin de satisfaire les intérêts de ceux qui financent ces recherches, bref une discipline performative… Il y aurait là une vraie matière à enquêter sur les relations qu’entretiennent les centres de recherche avec leurs financeurs privés, directs ou indirects, et sur l’évaluation de ces recherches effectuée au sein d’un même cercle qui ne passe son temps qu’à s’auto-attribuer des satisfecits.

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